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  • "Incapables de ne rien faire par eux-mêmes, ils ne voient que le mal." Camille Claudel

  • Nous sommes tous en danger !
  • Pasolini, le prophète, avait raison sur presque tout : nous sommes tous en danger. Le « nivellement brutalement totalitaire du monde » dont il avait parlé se réalise. Grâce à la télévision et au marché, un modèle unique et exclusif est imposé au monde entier ; « ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le nouveau pouvoir conjugué du marché et des médias l’opère en douceur (dans la servitude volontaire) : un véritable « génocide culturel », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés ».

    Récits

    AUTOPSY

    Texte en travail, merci de votre indulgence.

    “On ne sort jamais des alcôves sauf, peut-être, en disant tout” Pierre Charras, préface des Rêves du fou.

    ***

    BOUTHEON Un village français ordinaire.

    Le sens du mot :

    1 (En argot militaire)
    - Marmite aplatie en métal en usage dans l’armée depuis au moins la première guerre mondiale, et chez les campeurs.
    - Rumeur. Ce second sens dérive du premier car les rumeurs étaient colportées par les hommes du ravitaillement.

    D’après les chroniques et les guides touristiques, « entre les deux grands pôles économiques que sont les villes de Roanne et de Saint-Etienne, la plaine du Forez offre un paysage rural qui exerce un nouvel attrait à partir de la fin du XIXe siècle. De riches industriels, négociants et banquiers lyonnais ou stéphanois font construire d’opulentes villas de campagne pour y pratiquer la chasse et divers loisirs (jeux, thermes) ».

    D’autres images, que j’ai fait miennes, s’ajoutent à ces descriptions de ce bout de paysage forézien ; par exemple celles du château de Bouthéon, dressant ses hautes murailles, vieilles de cinq ou six siècles à quelques dizaines de mètres de la maison qui fut notre, cela au milieu d’une campagne extraordinairement généreuse. Avant de devenir propriété de la commune, le dit chateau a appartenu aux comtes du Forez, puis aux Lafayette et aux Bourbon. L’un des premiers La Fayette s’est marié à Bouthéon en 1424 disent les livres d’histoire.

    Dès le début du XIXe siècle, avec la création des deux routes desservant l’axe Saint-Etienne-Andrézieux, la cité devint un port d’embarquement pour le charbon produit par la capitale forézienne. Paris s’est longtemps chauffé grâce au charbon extrait par les mineurs de Saint-Etienne et de sa région. C’est de leur révolte, à la Ricamarie, qu’est né le Front Populaire.

    La création de la première voie ferrée française ouverte à la circulation le 30 juin 1827 révolutionna le transport. Grâce à la construction de cette première ligne de chemin de fer française, Andrézieux-Bouthéon devint un important lieu d’échange. En 1965, la fusion des 2 communes « Andrézieux » et « Bouthéon » marque le départ d’une nouvelle évolution.

    Bref, mon berceau et ma terre semblaient bénis des dieux, hélas…

    ***

    LE DETAIL

    1er aout 1947. Je viens au monde.

    Ma mère qui souffre de n’être « pas comme tout le monde », avec trois doigts bizarroïdes à l’une de ses mains (un détail), pousse un soupir de soulagement : contrairement à elle - née un peu moins d’un an après un frère anatomiquement irréprochable - je suis normalement constituée, dessinée. Par contre mon père, qui voulait un fils, sort de la chambre en claquant la porte. Bienvenue sur « la planète des singes », petite fille.

    La maison dans laquelle je fais mes premiers pas est assez spacieuse pour abriter mes parents et ceux de mon père, commerçants à la retraite. Avant de se retirer dans ce joli coin de la campagne forézienne, à une quinzaine de kilomètres de Saint-Etienne, ils étaient marchands de cycles dans la capitale du vélo : « Cycles et motos Ravat, articles pour tous sports, fournitures et accessoires, ventes à crédit… Machines à coudre Wonder, voitures d’enfants… Maison de confiance … ».

    “Tes grands-parents gagnaient ce qu’ils voulaient, c’étaient des bourgeois”, me répétait Jeanne Ascoët, l’une de mes deux tantes, celle qui avait épousé Antoine Séon, le frère de ma mère. Un chef flic pétainiste puis gaulliste, qui m’a en grande partie élevée.

    Aujourd’hui encore, je connais mal ce village agricole de Bouthéon que j’ai quitté toute petite, après le « meurtre » et la catastrophe qui s’en suivit. Quelques images d’enfance subsistent pourtant dans ma mémoire : la maison et ses innombrables escaliers de bois ou de pierre, extérieurs et intérieurs ; l’atelier de mécanique avec ses machines alignées : tours, fraiseuses, perceuses - véritables colosses de métal vus du haut de mes trois pommes ; la batterie de vélos : bicycles, tricycles, mono-cycles ; le side-car ; la traction noire, étincelante… La B14, que je n’ai pas connue, avait été vendue à un musée de l’automobile.

    Subsistent aussi des images de la ferme voisine et de ses animaux, de la Loire et de ses guinguettes, ses régates. Images des rivières aux eaux pures et poissonneuses où on allait pêcher les dimanches d’été et pendant les vacances… J’ai, paraît-il, été saisie d’une crise de larmes la première fois que j’ai vu un poisson se débattant au bout de l’hameçon. Quelques années plus tard, j’ai tourné de l’œil devant l’oie au cou tranché courant droit devant elle, sans sa tête, avant de s’effondrer dans la poussière de la cour. Je ne parle pas des lapins libérés de leur clapiers par mes soins, ni des poulets sauvés du couteau par une de mes interventions intempestives. Je fus considérée comme une faible nature et une enfant bizarre.

    « Elle est trop sensible cette gamine, elle va souffrir », diagnostiqua ma grand-mère paternelle qui, déjà, ne m’aimait pas. Était-ce parce qu’un jour, alors qu’elle recevait l’une de ses amies au postérieur aussi considérable que le sien « qui se ressemble s’assemble », je fus soudain frappée par une idée lumineuse. Courant à toutes jambes vers la cuisine, j’en revins armée d’une aiguille de belle taille que j’enfonçai énergiquement dans le cul de la grand-mère. Il ne se dégonfla pas, mais cet acte terroriste lui arracha un cri que j’entends encore.

    Après mon forfait, je traversai précipitamment la cour dans l’autre sens et allai me planquer dans la cabane à outils. Je n’en sortie que bien plus tard, sous la protection très rapprochée de ma mère et de mon grand-père, qui lui m’adorait.

    ***

    Mes parents se sont mariés après la guerre qu’ils traversèrent en partie ensemble, notamment, lors du bombardement des quartiers Est où ils se trouvaient. En effet, le matin du 26 mai 1944, des éléments du 5th Bomb Wing de la 15th Air Force ont attaqué St Etienne. Exécutant une phase du « Transportation Plan », une initiative stratégique conçue pour immobiliser l’armée allemande avant le débarquement en Normandie, 176 bombardiers ont ciblé la gare de triage de Châteaucreux. Entre 10h16 et 10h32, trois vagues d’avions ont largué 2112 bombes de 220 kilogrammes sur la voie ferrée mais aussi sur les quartiers ouvriers tout autour. La ville de Saint-Etienne fut elle aussi « arrosée ». En l’espace d’à peine 20 minutes, plus de mille Stéphanois ont trouvé la mort. 1500 blessés et 20.000 sinistrés se sont ajoutés à ce triste bilan. Dans une ville de 213.754 âmes, plus d’une personne sur dix a été touchée dans l’un des bombardements les plus meurtriers (sur le sol français) de la Deuxième Guerre Mondiale.

    Sortis de la guerre et de ses atrocité sans trop de dommages apparents, mes géniteurs firent leur nid dans la maison de campagne de mes grands-parents paternels, ce qui n’était pas le signe d’une très grande autonomie.

    ***

    Elle : Marie Pauline Séon (nom assez courant dans la Loire. Il s’agit apparemment d’un toponyme lié à un nom de rivière) était jolie, brune, grande et mince ; coquette. Elle travaillait comme apprentie infirmière dans une clinique privée de Saint-Etienne. C’est la mère de Jeanne Ascoët, sa meilleure amie, qui les y avait fait entrer toutes les deux. Madame Ascoët mère y était chef de service. Jeanne allait épouser Antoine, le frère de ma mère.

    Cet oncle, qui m’a en grande partie élevée, fut l’un des chefs du commissariat central de Saint-Etienne, cours Fauriel. Son fils unique, André Séon, exerce comme avocat sur le cours Lafayette, à Lyon. Dans des situations de détresse j’ai parfois fait appel à lui, en vain.

    Lui, Auguste Antoine Louis Montellier (ce nom signifierait « hauteur sur la voie ») était beau gosse à en croire les photos.

    « Ton père, on aurait dit un aristo, il avait une classe folle, mais c’était quelqu’un d’un peu bizarre. Il parlait peu mais ironisait tout le temps. Ta mère lui a littéralement sauté dessus et ne l’a plus lâché jusqu’à ce qu’il l’épouse. Tu as eu de très beaux parents, c’est dommage que tout ça ait si mal tourné… », s’attristait Jeanne.

    "Bizarres" donc. Mes géniteurs étaient de jolies personnes, mais "bizarres".

    Elle, avec ses trois doigts aux formes fantasques, qu’elle s’efforçait de rendre invisibles en les dissimulant derrière son dos ou dans les poches de ses vêtements. En les escamotant derrière un foulard ou un carré de soie, à la manière d’un prestidigitateur, des fois qu’ils réapparaitraient avec une forme normale ? Elle les enveloppait aussi dans des mouchoirs brodés à ses initiales, comme sur cette photographie où elle pose assise à côté de son frère. Dos bien droits, têtes relevées, mentons hauts, fronts dégagés ; on dirait un couple de jumeaux posant pour une affiche de propagande tendance « race supérieure ». Antoine en polo et pantalon blancs, Marie en robe d’été claire avec, autour de la taille, une ceinture en argent tissée à la main et ornée d’une boucle ancienne en verre opaque (dont j’avais hérité et que je me suis, comme tout ce qui appartenait à ma mère, empressé de la perdre).

    Lui, avec son air absent, dissimulant derrière ses épaisses lunettes à monture d’écailles, un regard étonnamment froid. Contrairement à Juliette, sa sœur ainée, qui portait le bon patronyme, celui du bourgeois, mon père portait sur lui la honte d’un second mariage "contre- nature" : carpe et lapin - bourgeoisie et prolétariat. Il portait aussi la blessure d’avoir été, à peine né, abandonné à une nourrice campagnarde qui s’avéra être maltraitante, et le laissa croupir dans ses excréments jusqu’à ce qu’une bonne âme alerte les parents. Un peu tard, sa peau de nourrisson était sérieusement brûlée et se décolla en même temps que ses langes ! Cette expérience cuisante, c’est le cas de le dire, allait faire de lui un handicapé affectif pour le restant de ses jours. Enfant, des cauchemars le hantaient, adulte des peurs d’enfant le saisissaient parfois.

    ***

    1948

    Comme ma grand-mère maternelle, ma mère se trouva rapidement de nouveau enceinte et la peur que ce deuxième rejeton ait, lui aussi, un bout de son anatomie qui prenne des libertés avec le modèle déposé, la poussa à avorter. Le contexte n’y était guère favorable, surtout dans une famille chrétienne, catholique et pratiquante.

    Quelques années plus tôt, en 1943, le régime de Pétain avait guillotiné pour l’exemple une « faiseuse d’anges », Marie-Louise Giraud, mère de famille de 40 ans, pour avoir pratiqué une vingtaine d’avortements illégaux dans la région de Cherbourg. Un homme fut également guillotiné la même année pour trois avortements.

    Le régime de Vichy associait l’avortement à une attaque contre l’unité du pays, l’État et le peuple français.

    J’imagine un dialogue entre mes parents dans la chambre de la maison de Bouthéon, dialogue qu’ils n’ont sans doute jamais eu, car tout était dans le non dit, le refoulement :

    Elle : -J’ai trop souffert à cause de cette main bizarre… A l’école, dans le quartier… Les autres enfants se moquaient de moi ou avaient peur et m’agressaient... Les vexations, les humiliations que j’ai subi ! Et ma mère qui ne supportait pas mes plaintes et me faisait taire. Elle n’en avait que pour mon frère Antoine, moi j’étais la « ratée », la « tarée », le monstre. Ce que j’ai pu pleurer ! Personne ne me comprenait, ne comprenait ma souffrance, ma peur aussi…

    Lui : -Ta peur ? De quoi ?

    Elle : -D’être tuée… Lapidée…
    - Lapidée ?!
    - Oui ! On m’a jeté des pierres une fois, des sales gosses du quartier et ils m’ont blessée. J’ai dit à ma mère que j’étais tombée et elle m’a crié dessus. Je suis sûre qu’elle aurait voulu me voir disparaître à ma naissance, moi et cette main affreuse…
    - Mais elle n’est pas « affreuse » ta main, juste un peu bizarre. Moi je l’aime bien ! Ca fait partie de ta personnalité.
    - C’est parce que t’es un peu bizarre toi aussi !
    - Peut-être…
    - Adolescente, c’était pire ! Les autres filles me disaient que je netrouverais pas de mari. Qu’avec une pareille « tare » personne ne m’aimerait. Que je finirais vieille fille ! Toute seule dans mon coin…
    - Mais je t’ai aimée moi, et Henri, qui continue encore à te courir après... C’est un très bel homme Henri, et il a une excellente situation… Même que j’en suis jaloux.
    - Tu as bien tort ! Je ne l’ai jamais vraiment aimé, lui…

    Il l’embrasse, la caresse. Elle le repousse, l’air sombre :
    - Je ne veux pas que ça recommence, la difformité, les persécutions… Je ne le supporterais pas ! Cette grossesse... Il faut l’arrêter. Il essaye de la rassurer, la raisonner :
    - Mais tu es enceinte de plus de cinq mois ! C’est trop tard, tu ne peux plus avorter. Ce serait un crime. Elle secoue la tête, les traits du visages douloureux, les lèvres serrées, le regard un peu fou :
    - Si je mets au monde un enfant anormal, j’en mourrai ! Je nous tuerai tous les deux ! Je t’assure.

    Accablé, il s’efforce encore de la calmer : -Mais notre fille, elle, est normale…
    - Notre fille est la première née, comme mon frère, comme ta sœur… C’est nous les seconds qui sommes des « bizarres »… C’est moi, la seconde, qui suis marquée ! Et puis, la mère de Jeanne m’a dit que ce n’était pas bon d’être enceinte tout de suite après un accouchement… ça augmente les risques d’avoir un enfant anormal, alors...
    - C’est pas toi qui invente ça ?
    - Non, demande lui !

    La peur, sa peur à elle a gagné et il a fini par céder. Il l’a laissé commettre l’irréparable. Une certaine madame Baudras, sage femme à Andrézieux, et un médecin dont je n’ai jamais su le nom ont accepté, moyennant une petite fortune, de faire le travail. Sale travail, fait salement. J’en ai parlé avec mon père peu de temps avant sa mort survenue en février 2008. "Ils l’ont anesthésiée à mort ! Elle était toute violette. J’ai dit au toubib ‘arrêtez ! Vous êtes en train de la tuer, regardez-là... Regardez sa couleur !’ J’ai payé une fortune pour qu’ils la massacrent, elle et l’enfant qu’elle portait... Il était parfaitement normal, bien développé et tout. Tu aurais eu un frère sans toute cette folie !"

    Ma mère ne s’est jamais relevée de cette "folie", foudroyée par une épilepsie définitive. A presque six mois ce n’était pas un avortement, mais un meurtre. Les assassins sont partis avec l’argent, un "gros paquet", laissant une famille détruite derrière eux. Certes, peu de chose en comparaison de l’horreur dont on sortait à l’époque. Mais je me demande parfois si l’idéologie nazie et ses critères biologiques et "esthétiques", n’avait un instant triomphée, ma mère aurait-elle tué son fils avec l’aide de la « science » ?

    Sans que j’en comprenne le sens (découvert très tard), j’ai souvent rêvé que je marchais sur une route de campagne, barrée soudain par une énorme colonne, portant, à son sommet, un berceau de pierre ou de marbre contenant un enfant mort.

    L’inconscient sait, dit-on, ce que nous ignorons encore.

    ***

    1950

    La maison de Bouthéon fut vendue et avec elle le terrain, la voiture, les vélos, l’atelier de mécanique, les outils de travail. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées… Adieu artisanat et indépendance… Adieu les joies et les fêtes, adieu la Loire et ses guinguettes, ses fritures et le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles, adieu le vieux château. « Bonjour tristesse », et pour ma mère qui ne le savait pas encore, adieu la vie. Mes grands-parents paternels se réinstallèrent à Saint-Etienne, dans un petit logement au sud de la ville. Mes parents atterrirent chez mes grands-parents maternels, dans un quartier à deux kilomètres de la cité forézienne : Monthieux.

    Mon père qui avait porté pantalons de golf et bottes cirées endossait maintenant des vêtements de travail, des "bleus" et allait pointer. Il n’était plus qu’humiliation et blessures. Blessure d’être "prolétarisé", d’avoir perdu sa place et sa part. Sa maison et ses biens. Sa liberté.

    J’ai dû être tenue à l’écart du drame, « distraite du désastre », car je n’ai aucune trace dans ma mémoire de ce moment terrible où tout s’effondra plus radicalement que sous des tonnes de bombes. Aucun souvenir de cet épisode tragique, et cela m’intrigue. Il y a les images d’avant, solaires et joyeuses, puis un trou noir, puis les premières images de ma nouvelle existence chez les Séon.

    ***

    Marie Séon, ma grand-mère maternelle, surnommée Menie, était une couturière habile et inventive. Elle pouvait créer un modèle de vêtement en trois coups de craie de tailleur et le tailler en quatre coups de ciseaux. Enfant, je passais des heures le nez dans ses affaires de couture, une vraie boutique de mercière. Paniers profonds, boîtes mystérieuses et tiroirs secrets contenants une foule d’objets magiques. Aiguilles pour sa machine à coudre, une énorme « Singer » à moteur électrique qui faisait un sacré boucan. Aiguilles pour coudre ou tricoter, crochets de toutes les tailles, épingles à têtes de verre multicolores, outils de coupes et accessoires ; rubans, galons, élastiques et cordons, pelotes de laine, bobines de fils ; perles de verre et de métal, boutons en nacre, en bois, en corne ou en verre soufflé, en forme de fleurs de fruits et d’animaux... Autant d’objets magiques à mes yeux d’enfants.

    Je crois avoir appris à dessiner en recopiant les dessins imprimés sur les pochettes des "patrons", c’est à dire les modèles en papier fort d’après lesquels on taille un vêtement. Menie en possédait toute une collection, essentiellement des modèles de vêtements pour femmes et fillettes. Personnages de papier que j’avais tous baptisés de prénoms de l’époque : Martine, Jeannine, Brigitte, Geneviève, Marie-France, Colette, Christiane… Pendant que ma grand-mère travaillait, bercée par le ronronnement de sa machine, je leur imaginais des aventures palpitantes, assise à la grande table près de la cuisinière à charbon. Contrairement à mes géniteurs, ma grand-mère était une figure rassurante, apaisante, alors qu’eux...

    Etre dessinatrice, de la France de Pompidou à celle de Sarkozy.

    INTRODUCTION

    "C’est pour envoûter le gibier et garantir le succès de la chasse que les hommes préhistoriques dessinaient sur les parois de leur caverne. Tout le monde sait ça. Et personne ne met en doute l’efficacité du procédé. L’artiste est un magicien, c’est bien connu (...).

    Certes une page de journal est plus légère qu’un pan de roche, et la tribu est en plein essor démographique, mais cela change t-il les données du problème ?

    Je prétends que les dessinateurs actuels perpétuent les rites de leurs ancêtres. Je le prétends et le prouve.

    Savez-vous pourquoi la majorité silencieuse est aussi répugnante dans ses ébats sexuels que gastronomiques ? Parce que Tomi Ungerer a manqué de grâce en la dépeignant. Pourquoi le racisme continue de s’épanouir partout avec une telle santé ? Ne cherchez pas, c’est à cause de Robert Blechman et Edward Gorey. C’est Folon qui fabrique des villes invivables, c’est Podwal qui exécute les athlètes israëliens à Munich, c’est Mihaesco qui enferme les intellectuels dans les cliniques psychiatriques... et je l’avoue à ma grande honte, c’est moi qui ai fait guillotiner Buffet et Bontemps et quelques autres dans notre beau pays de France.

    La liste est trop longue pour être énumérée en entier. J’espère vous avoir convaincu. Car il convient d’agir sans tarder pour mettre un terme au scandale : les artistes mettent le monde à feu et à sang, il faut que ça cesse.

    Le remède est simple. Il suffit de nettoyer les murs de la caverne, de proscrire les dessins dans les journaux. Pour un monde propre, pour un monde juste, pour un monde nouveau, je vous en conjure, rétablissons l’inquisition !

    Luttons contre la sorcellerie. Contre les pouvoirs occultes. Mort aux envoûteurs !”

    Roland Topor 07 .01. 1974


    Engagez-vous, qu’ils disaient

    Topor ne croyait peut-être pas si bien dire à l’heure où des bibliothèques dressent des listes noires (cf : la bibliothèque de Hull, au Québec), sans parler de toutes les censures "douces" comme celle, entre autres, du non achat.

    Il écrivait ces lignes en 1974, année où pour la liberté d’expression des dessinateurs, et même de quelques dessinatrices, tout semblait encore possible.

    Le vent de révolte qui souffla en 68 porta haut et loin le "cri des citoyens" comme on appelait le dessin politique vers 1830 : débuts de la Caricature et du Charivari pour lequel Daumier fournit quelques 4000 dessins en près de 40 ans.

    Avant lui il y eut Goya, après lui Georges Grosz dont le travail de dessinateur relevait des même intentions. Ces gens-là étaient plus que de simples caricaturistes : d’authentiques artistes. On était bien loin des graphitis baclés et des brochettes de "gros nez" qui ornent à n’en plus finir les articles de nos journaux où le culte de la laideur et de la dérision ajouté à celui de l’euphémisation semblent les seuls permis. Loin des mickeys et autres peanuts, l’humanité représentée avait, sous le crayon de nos paires du XIXe siècle, encore figure humaine. La photo, seule, nous parle aujourd’hui noblement du corps et en est le miroir "objectif" ; au dessin ne revient plus que le rôle de distraire, de faire rire, ricaner surtout. Même Cardon a pour mission de nous divertir quand son style tout entier revendique celle de nous inquiéter.

    Goya, Daumier, Grosz... Chaque époque à son dessinateur, son miroir. Nous aurons eu, entre autres, Wolinski. Beaufesque, malin, opportuniste, rondouillard, lubrique, narcissique, trivial, maladroit et satisfait. En un mot : bourgeois. Les peuples ont les dessinateurs et les miroirs qu’ils méritent.

    C’est vers 1974 que j’ai commencé à publier des dessins de presse et des bandes dessinées sans avoir tout à fait conscience que je mettais les pieds sur des territoires quasi exclusivement masculins. J’avais l’embarras du choix : Charlie Hebdo et Mensuel, Hara Kiri, Métal Hurlant, le Canard Sauvage, Pilote, l’Echo des Savannes, A Suivre, le Psikopat, Fluide Glacial... J’en passe, sans parler de tous les journaux d’opinion qui eux aussi faisaient une place non négligeable aux "cris des citoyens".

    Que reste-t-il aujourd’hui de tout ces titres et quelle place pour ces cris ? Plus grand chose pour ne pas dire rien.

    L’unique journal de bandes dessinées féminines qui vit jamais le jour, Ah Nana, a été tué par la censure au neuvième numéro. Pas le temps pour le "cri des citoyennes" de se faire beaucoup entendre. Il fut interdit pour une pornographie qu’il ne contenait pas, alors que partout ailleurs elle débordait. A croire que les censeurs avait parti(es) lié avec les maquereaux de l’édition ?

    Il y a quelques années, le film de Virginie Despente a été retiré des salles pour pornographie lui aussi, alors qu’il n’en contient guère lui non plus. C’est bien davantage un film social, et un film de vengeance par le sexe, celui prolétaire et humilié des deux héroïnes, qu’un film porno. Ce film-là fut interdit, alors que les cinémas regorgent de films authentiquement pornos. Qui a peur des images de femmes sur ces sujets-là ? Les hommes ? La société toute entière ? L’Ordre des loups ?

    Quelle part, quelle place, pour l’imaginaire, le graphisme féminin, dans une société où les fantasmes masculins dominent de manière tellement écrasante et quasi totalitaire l’ensemble du marché ? Une société où les langages graphiques trop singuliers sont devenus une incongruité, presque une hérésie, et sont suspectés d’infirmité et d’insalubrité mentale, et où publicités, clips, images virtuelles et de synthèse, mangas et érotisme de commande, dévorent l’essentiel de l’espace. De l’espèce.

    Quelle part ? Quelle place pour des oeuvres féminines singulières ? Autonomes ? Privées comme nous le sommes de supports variés et mixtes, d’accès aux médias, de chambres d’échos. De reconnaissance.

    Restent les parois de la grotte, les murs de la chambre ? "Nous allons être renvoyés aux catacombes" prophétisait l’un de mes confrères il y a vingt ans.

    C’est pour tenter de répondre à ces questions que je me suis mise à ce récit. Pour tenter de saisir et de me ressaisir moi même au passage.

    J’ai vu au fil des années mes espaces de liberté se réduire les uns après les autres jusqu’à disparaître presque complètement. J’ai vu la presse dite "démocratique" sombrer. Les revues de bandes dessinées couler à deux ou trois exceptions près. J’ai vu Ah ! Nana !, se faire censurer. J’ai assisté impuissante à mon propre mise à l’index, à l’écart. "Stalinienne" puisque je dessinais pour l’Humanité, je m’étais "mise de moi même en dehors de la horde" à en croire Jean-Paul Mougin, rédacteur en chef d’(A Suivre)... Coupable d’être ostracisée. La gauche caviar, contrôlant tout à Angoulême, semblait ne pas y apprécier ma présence. Des années fric de François Mitterrand à aujourd’hui, tout espoir de voir entendue une parole non consensuelle et bourgeoisement correcte fut détruit.

    Au moment ou je débute ce récit nous sommes en décembre et dans quelques jours ce sera Noël, bientôt la nouvelle année. Que nous réserve t-elle ?

    Les gens semblent préparer les fêtes comme on va au boulot, parce qu’il faut bien. La France d’en bas traîne un peu les pieds ; les plus vieux, les plus faibles, se voient déjà floués, volés, arnaqués chaque fois qu’ils sortiront leur porte monnaie.

    Depuis l’ère Mitterrand, beaucoup s’imaginent qu’il n’y a plus en France qu’une grande classe moyenne cultivant "l’insoutenable légereté de l’être consumériste". "Ils ne veulent pas plus de justice, plus de vérité, plus de beauté, ils veulent seulement être bourgeois avec les bourgeois, riches avec les riches".

    Pas facile de se frayer un chemin à soi dans cette jungle policée, où le prédateur s’avance caché derrière le masque rassurant du chien de berger. Comment en est-on arrivé là ?

    Commençons par le début.

    Une famille sans pitié

    Je n’ai jamais été une héritière, si mes grands-parents paternel ont eu de l’argent, il avait déjà considérablement fondu quand je vins au monde. Je n’aurais hérité que du désastre qui suivit, si la fée des arts ne s’était penchée avec compassion sur mon berceau. "Le génie c’est la solution que l’on invente dans les cas désespérés", ai-je entendu dire. Je ne prétends pas avoir du génie, mais il est sûr que toute petite déjà je dessinais très bien. Le malheur qui frappait ma famille, les forçant à liquider le peu de biens qu’ils possédaient encore (maison et atelier de mécanique), ne laissa place qu’au silence. J’étais condamnée à aller chercher ailleurs que dans mon entourage de quoi penser et rêver. Aimer et être aimée. C’est ainsi que les livres devinrent ma famille. Je ne me revois pas sans eux. Ils m’accompagnaient partout, à l’école, pendant la classe et les récréations ; dans mon lit, sous les draps avec une lampe de poche. Ainsi arrivais-je à tenir le drame familial à distance au détriment de la réalité qui, depuis, m’a rattrapée. Les tailleurs de plumes et d’ailes se sont chargés de me faire redescendre sur terre, et avec quel zèle, quel plaisir ! Quelle habileté, quelle hypocrisie.

    ***

    La primaire se passa sans trop de problèmes même si, d’une santé fragile, je passais plus de temps au fond de mon lit en compagnie de mes auteurs préférés, que sur les bancs de l’école. Les commentaires de mes institutrices étaient toujours les mêmes : « élève imaginative, fantasque... travaille en amateur, des possibilités inexploitées. » Dès qu’elle m’entendait tousser ma grand-mère me croyant menacée du pire (je l’étais, mais pas de tuberculose), et elle me gardait à la maison. La pauvre femme culpabilisait de m’avoir donné une mère malade sans perspective de guérison et d’une maladie très stigmatisante : l’épilepsie. Survenu après un avortement clandestin, additionné d’une anesthésie lourde et dévastatrice, le "Haut Mal" relevait plus, à cette époque, de l’exorciste que du médecin. Sans doute qu’un exorciseur aurait fait moins de mal à ma pauvre mère que les séances d’électrochocs assénées à l’hôpital Grange Blanche de Lyon, qui firent d’une simple malade neurologique, un zombie. Mon père avait pris la tangente et ne faisait plus que semblant d’être là jusqu’à son départ en 1965.

    Quelques décennies plus tard une analyste à laquelle je confiais ma révolte devant son abandon me fit cette sortie : "Il était trop faible pour se sauver et vous sauver, vous étiez le bras qu’il lui fallait couper pour être libre." La faiblesse excuse t-elle la lâcheté et l’irresponsabilité ?

    Tous n’étaient pas faibles, mais tous furent lâches face au malheur qui nous frappait, mes parents et moi. Mes oncles et tantes étaient tous pourvus d’emplois convenablement rémunérateurs. Côté maternel, Antoine Séon le frère de ma mère était un fonctionnaire de police gradé, Jeanne sa femme faisait le secrétariat de la droguerie de la Tour, place du Peuple à Saint-Étienne. Un immeuble historique et un lieu très central qui existe toujours et semble prospère. Ils jouissaient d’un vaste logement de fonction et n’avaient qu’un seul enfant, André, aujourd’hui avocat à Lyon. Ils n’habitaient pas loin de chez ma grand-mère, mais m’ont laissée à mon malheur.

    Côté paternel idem, Juliette Ruet, la soeur aînée de mon père, fit toute sa carrière chez un géomètre de la place de l’hôtel de ville à Saint-Étienne, comme secrétaire elle aussi. Paul Ruet, son mari, vivait en parti de ses rentes. Propriétaire à Veauche, près de Saint-Etienne, d’un lot de petites maisons et de terrains qu’il louait à des employés des usines Badoit à Saint Galmier. Depuis cette époque je crois savoir que le domaine s’est agrandi. Eux aussi n’avait qu’un fils unique. Qu’ont-ils fait pour m’aider ? Rien. Tous ces braves gens n’étaient pas "trop faibles", seulement trop égoïstes. Trop indifférents. Trop lâches.

    Dans n’importe quelle tribu d’Afrique, la famille élargie suppléerait au manque de parents d’un enfant, pas chez les tribus blanches de l’Europe civilisée d’après Auchwitz. (Nous étions fin 40 début 50 quand ma mère est tombée malade).

    Ma mère avait tort d’être malade et tous les témoins directs et indirects donnaient raison à l’entourage de ne pas "s’emmerder avec ça". Ma souffrance elle, grandissait un peu plus chaque jour, décuplée de ne pouvoir la dire à personne, et je rêvais d’incendie : "Donne-moi le phalène de l’union, ou par la flamme de ma douleur j’incendierais le monde comme une chandelle".