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"Incapables de ne rien faire par eux-mêmes, ils ne voient que le mal." Camille Claudel
Pasolini, le prophète, avait raison sur presque tout : nous sommes tous en danger. Le « nivellement brutalement totalitaire du monde » dont il avait parlé se réalise. Grâce à la télévision et au marché, un modèle unique et exclusif est imposé au monde entier ; « ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le nouveau pouvoir conjugué du marché et des médias l’opère en douceur (dans la servitude volontaire) : un véritable « génocide culturel », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés ».
Ci-dessous une critique du Procès, de Chantal Montellier et David Zane Mairowitz (d’après Franz Kafka).
« Les romans de Kafka, c’est la fusion sans faille du rêve et du réel. A la fois le regard le plus lucide posé sur le monde moderne et l’imagination la plus déchaînée » nous dit Milan Kundera.
Il était donc tout naturel que l’adaptation de son « Procès » fût confiée à Chantal Montellier qui, autre révolution esthétique, a su introduire dans la BD la même dynamique narrative du rêve – ou du cauchemar – au sein de récits aussi réalistes dans leur propos que l’accident nucléaire de Tchernobyl, l’épopée sanglante de Florence Rey et Audry Maupin ou ces histoires anciennes et contemporaines de ces sorcières nos sœurs.
Sur la première page, le visage à la figuration très poussée (par de nombreuses valeurs de gris) contient des yeux iconiques (deux cercles noirs parfaits recelant deux petits cercles blancs non moins parfaits), exprimant ainsi au sein de la figure bien réelle de Joseph K. toute la symbolique d’un regard sidéré et révolté par un univers bureaucratique hermétique, totalitaire et écrasant .
Et c’est d’entrée de jeu que Chantal Montellier va imbriquer avec une densité rarement atteinte auparavant le réel, l’imaginaire et le symbolique (avec de surcroit un dessin narratif à savoir un dessin qui contient son propos – ici le choix judicieux d’un style aux hachures qui traduit à merveille l’époque de Kafka et l’univers de Joseph K.).
« Les organismes fabriquent leur monde, lequel en même temps les produit » (une mouche fabrique du solide avec l’eau, un nageur du liquide) nous dit le philosophe Miguel Benasayag.
Le style narratif unique de Chantal montellier semble illustrer cette pensée, qui nous montre un Joseph K. voyant des bougies d’anniversaires émerger des crânes ouverts des deux fonctionnaires venus l’interpeller, qui nous montre Joseph K. remarquer avec inquiétude et terreur des bras iconiques et griffus qui approchent dangereusement son épaule, cependant que le lecteur, lui, voit des squelettes gravir et hanter les planches, ou des décors, des cases et des bulles se hacher et briser leurs lignes sous le craquement inquiétant de la biscotte dévorée par un des fonctionnaires.
En reprenant les mêmes motifs qu’elle transforme au fil des planches en autant de symboles, Chantal Montellier (et Paul Klee approuverait) ne reproduit pas le visible, elle rend visible (point d’orgue ce squelette à la tête d’horloge tenant dans ses mains bougie et couteau, quatre éléments symboliques isolés qui rythment tout le récit et qui viennent là s’imbriquer avec du sens).
Une seule planche (celle où les bourreaux conduisent Joseph K. sur le lieu de son exécution – la carrière de pierres) ne contient aucun élément symbolique mais la seule figuration. La scène en exprime d’autant plus, à un moment du récit qui le demandait, une force réaliste et dramatique rare. Quelle lucidité artistique, quelle efficacité narrative...
Ainsi, au contraire de toutes ces BD à la narration unidimensionnelle, Chantal Montellier autorise son médium à sécréter - à l’instar du langage - de la pensée symbolique.
BD
Voici quelques extraits d’un article trouvé sur le blog "Saphisteries" :
(...) Dommage que les mangas paraissant en Europe offrent des images aussi stéréotypés des femmes (hétéro-dépendance, soumission, gentillesse à toute épreuve, abnégation silencieuse, soucis pratiquement limités aux chagrins d’amour pour les shojô, femmes pures mais sexy et femmes disponibles sexuelles pour les shônen). L’avantage reste que ces BD japonaises (et maintenant coréennes, taïwanaises…) fait la part belle aux dessinatrices, les jeunes lectrices n’ont donc plus à s’interroger sur la légitimité des femmes à faire des la BD. Dans ces conditions, on pourrait se réjouir également de l’étonnante multiplication des albums européens publiés par des femmes. Sauf que…
(...) Voici l’irruption de la BD “de filles”, qui a parfois droit à son rayon « girly », c’est-à-dire de la BD inoffensive (...) ce type de bandes dessinées est apparue depuis que les éditeurs se sont rendu compte que les femmes achetaient aussi de la BD, voir qu’elles pouvaient aussi avoir de l’humour... enfin non, pour l’humour, on ne sait pas, par contre elles achètent, donc on n’allait pas laisser perdre un marché… Ces BD peuvent être très sympathiques, mais restent également frustrantes : on ne sort jamais des clichés de la séduction, de la rivalité entre femmes (...) Il s’agit bien d’une tentative commerciale de rallier un maximum de dessinatrices relativement conformistes, dont les blogs sont dévorés chaque jour. Catherine Beaunez a payé d’une partie de sa carrière le fait d’être une femme, de faire de la bd et de montrer la réalité pour ce qu’elle est : patriarcale. Quelques décennies plus tard (...) les femmes ont beaucoup moins de mal à se frayer un passage dans la bd…tant qu’elles restent « femmes ». La Bd « de fille », quelle que soit sa qualité, s’adresse à un public féminin et peine réellement à sortir hors des sentiers battus autobiographiques, pleine d’autodérision, elle est parfaite pour l’auto-flagellation misogyne : haine de son corps, jalousie envers les autres (« jolies ») femmes, mépris des femmes hors-normes, dépendance hétéro-amoureuse, obsession de la séduction.
(...) Cette bande dessinée quelque peu déprimante (elle ne l’est pas au premier abord : les auteures sont talentueuses, intelligentes, drôles, les couleurs sont en général plus vives que dans la bd dessinée par les hommes) est une vitrine de choix pour comprendre la misogynie intériorisée. Cette bd de « filles » qui se targuent de ne pas être de « vraies filles » manque d’ambition, de sens politique, elle semble tout droit issue d’un magazine « féminin »(...) L’ouverture du capitalisme à la bd faite par des femmes n’a pas donné grand’chose de réellement réjouissant, et ça n’est pas surprenant. Ces bd sont pour la plupart dans un discours conservateur relooké (pseudo libération sexuelle), mais, comme les magazines « féminin », marquées du sceau du Second Degré (toujours pratique), elles ne sont jamais identifiées comme telles. A noter qu’étant des femmes, même concilliantes, elles n’échappent pas aux malédictions sexistes, et héritent d’un public plus confidentiel que la BD faites par des hommes. (...)
Bernard Dato
17 août 2009, 11:17
Chapître 2 : Virtuosité encore, virtuosité toujours.
Les années soixante dix virent l’éclosion en France (notamment dans la revue Métal Hurlant ) de véritables mythes de la BD internationale. Philipe Druillet faisait exploser les cases et, ayant digéré Jack Kirby et H.P. Lovecraft, nous proposait un univers singulier, fort et incontournable. Jean Giraud qui dans son Blueberry s’inscrivait dans une tradition initiée par des Milton Caniff et autres Jijé, tentait, sous le pseudonyme de Moebius, de transcender une virtuosité incomparable - presque gênante - en faisant exploser les règles classiques du récit. Et Chantal Montellier… … Forte d’une culture politique et picturale solide et de convictions inébranlables, munie d’un dessin empreint de références multiples (de Warhol à Crépax en passant par Hugo Pratt) et d’une technique narrative originale (où iconique et réalisme se répondent sans cesse), Chantal Montellier introduisait dans le 9ème art des thématiques inédites : elle inventait la « Social Fiction » et faisait ainsi exploser les Clivages habituellement admis entre BD, cinéma, art dramatique et arts plastiques.
Outre l’intérêt que je portais à ses histoires (novatrices, visionnaires, politiques), certaines cases de Chantal Montellier ont toujours provoqué en moi une intense et prégnante émotion esthétique dont la cause m’a longtemps échappée.
Définissons, pour aller vite, le figuratif comme la représentation la plus proche possible du réel, l’iconique comme une représentation schématique -qui autorise, entre autres, une identification plus aisée au personnage -, et le pictural comme une représentation plus ou moins abstraite où les formes sont montrées pour elles-mêmes.
Je pense à Hugo Pratt. Ses personnages (et ses décors) contiennent de l’iconique et du pictural (voir certaines cases illisibles sans leur contexte, où aplats de noirs et de blancs atteignent une superbe abstraction) mais le figuratif réaliste est absent (à quelques exceptions près comme dans « Fable de Venise » où certains décors on été réalisé par un autre dessinateur et il faut bien reconnaître que le résultat n’est pas parfait car systématique). Je pense à Moebius chez qui le réalisme atteint des sommets et chez qui les personnages, même lorsqu’ils sont iconiques, sont graphiquement traités comme les décors. Mais il manque l’abstraction picturale. Je pense à Frank Miller chez qui, notamment dans son « Sin City », le figuratif et le pictural flirtent magistralement. Mais l’iconique est absent.
Ces auteurs, géniaux par ailleurs, ne sont pas, de ce point de vue, allés aussi loin que Chantal Montellier qui réalise un exploit esthétique remarquable en mêlant au sein d’une même case (souvent le point d’orgue d’une scène ou bien une pleine page), les trois éléments : figuratif, iconique et abstraction picturale (allez voir la dernière planche de « La fosse aux serpents », pleine page de toute beauté où sont présents ces trois éléments dans une image qui conserve pour autant toute sa cohésion. Les statues, ombrées, relèvent du figuratif le plus réaliste, Camille Claudel, sans ombre, tend vers l’iconique, et le décor, en haut à gauche relève de l’abstraction géométrique la plus pure).
Faire coexister ces trois plans de lecture graphique dans une seule et même image sans qu’ils soient simplement juxtaposés, sans qu’aucun des trois ne fasse pièce rapportée, sans que l’image globale ne perde de sa lisibilité, voilà qui relève de la virtuosité pour un résultat qui relève presque de la magie…
(à suivre) Bernard Dato
Florie Boy, étudiante en master Cultures de l’Ecrit et de l’Image à l’École Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (Lyon), réalise en 2009 un mémoire d’étude intitulé :
Les femmes dans la bande dessinée d’auteur depuis 1970
Itinéraires croisés : Claire Bretécher, Chantal Montellier, Marjane Satrapi
Le contenu de cette étude est en ligne sur le site de Chantal Montellier ci-dessous :
Les annexes, auxquelles renvoie à plusieurs reprises le texte, et qui contiennent entre autres un entretien avec Chantal Montellier et des reproductions des planches étudiées, seront accessibles dès autorisation de diffusion reçue par les éditeurs.
Ce travail d’étude se veut l’amorce d’une réflexion plus vaste sur la bande dessinée d’auteur, sur les femmes auteurs de bandes dessinées, et sur la bande dessinée plus généralement. Nous espérons que vous poursuivrez la discussion sur le forum de Chantal Montellier et que vous nous soumettrez vos questions et critiques diverses.
Bonne lecture !
Dans bdzoom, Gilles Ratier écrit ceci :
Le Procès, par Chantal Montellier et David Zane Mairowitz [d’après Franz Kafka] Éditions Actes Sud BD (18 Euros).
L’écrivain américain, mais aussi dramaturge, metteur en scène de pièce radiophonique et traducteur, David Zane Mairowitz, avait déjà mis en cases (avec Robert Crumb) la biographie de Franz Kafka - juif issu de la petite bourgeoisie tchèque qui écrivait en allemand- dans le superbe Kafka traduit également chez Actes Sud BD, en 1996 (réédition en 2007). Cette passionnante approche de l’homme et de son œuvre se poursuit aujourd’hui avec l’adaptation de l’un des chefs-d’œuvre de la littérature écrit par cet auteur fondamental du XXème siècle : l’histoire d’un certain Joseph K., arrêté sans savoir pourquoi, un matin, dans son lit.
Publiée l’an passé à Londres, chez Self/Made-Hero, sous le titre The Trial, cet ouvrage kafkaïen par excellence, sorte de cauchemar qui s’enracine dans le banal quotidien, est remarquablement illustré par le trait élégant et souvent un peu froid, mais qui colle ici parfaitement au sujet, de la talentueuse dessinatrice et scénariste de Tchernobyl mon amour ou des Damnés de Nanterre, entre autres ouvrages exceptionnels dus à la trop rare Chantal Montellier. Et quand on sait que cette irréductible féministe est l’un des rares auteurs de bande dessinée à affirmer ses opinions politiques et à militer pour la cause des victimes d’un monde déshumanisé, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’on ressente son engagement dans ce projet à la simple lecture de ces pages dont on ne ressort pas indemne !
De la mi-juillet à la fin du mois d’août 2009, les "Femmes d’influence" s’interrogent sur leur statut dans une chronique de France Info, animée par Carine Bécard. Elles passent tout au crible ! La politique. Les sciences. Le sport. La direction d’entreprise... Quelle est leur place aujourd’hui dans la société ? Sommes-nous passés dans une hiérarchie "femmes-hommes" ou l’éternel "hommes-femmes" a-t-il la vie dure... Y a-t-il une place pour les femmes dans la BD ?
Le 16 août 2009, l’émission est intitulée "Les machistes du petit monde de la BD".
Les premières femmes à se faire un nom dans ce milieu réputé machiste apparaissent dans les années 70. Mais elles restent à l’époque des ’phénomènes’, plutôt résistantes aux ricanements de ces messieurs !! Tout a basculé ces dix dernières années. Les filles arrivent en force mais la bataille n’est pas encore tout à fait gagner...
Les intervenants dans cette chroniques :
Benoît MOUCHART, directeur artistique du Festival de la BD d’Angoulême
Chantal MONTELLIER, dessinatrice, co-fondatrice de la société Artémisia http://www.montellier.org/spip.php ?rubrique5 (attribue un Prix pour la femme dessinatrice chaque année)
Julien GAILLARD, libraire à Grenoble ’Momies Folies’, spécialiste BD et Mangas http://www.momiefolie.com/
Vous pouvez écouter l’émission (1’59’’) en cliquant ICI.
TGV, conversations ferroviaires, de Chantal Montellier Les Impressions Nouvelles, 2005
Le train a la particularité et l’avantage d’opérer des déplacements (de plus en plus rapides) et de favoriser les rencontres, les conversations, les petits espionnages, les grands silences… Bref, des instants de vie collective condensée. La littérature et le cinéma ne se sont pas privés d’utiliser cet instrument métaphorique (au sens propre) par excellence.
L’originalité du recueil de Chantal Montellier réside dans sa double dimension : le réalisme savoureux des scènes de compartiments, des dialogues, des portraits, et l’onirisme confinant au fantastique des images littéraires et visuelles. L’immédiateté se mêle à l’imaginaire, comme si les désirs et les rêves des personnages ici croqués se réalisaient sur la page, en cauchemars non dénués d’humour. Jean-Bernard Pouy le suggère dans sa préface, et on le suit : Chantal Montellier, dessinatrice et écrivaine, est une vraie artiste.
J.-P. L. (avril 2005, Brèves littéraires)