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  • "Incapables de ne rien faire par eux-mêmes, ils ne voient que le mal." Camille Claudel

  • Nous sommes tous en danger !
  • Pasolini, le prophète, avait raison sur presque tout : nous sommes tous en danger. Le « nivellement brutalement totalitaire du monde » dont il avait parlé se réalise. Grâce à la télévision et au marché, un modèle unique et exclusif est imposé au monde entier ; « ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le nouveau pouvoir conjugué du marché et des médias l’opère en douceur (dans la servitude volontaire) : un véritable « génocide culturel », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés ».

    Bienvenue sur le site de Chantal Montellier

    22 mai 2013

    Récit (autobio) Graphique, extrait :

    “La voiture qui nous emmène au crématorium Charlotte, Gérard et moi, traverse des paysages qui me sont connus. Tu m’avais même, cher papa, fais faire un tour dans ce coin en moto. La chose était suffisamment exceptionnelle pour m’avoir laissé un souvenir impérissable. J’avais une dizaine d’années, c’était l’été, j’étais en short et portais une longue queue de cheval attachée très haut sur la tête. On me trouvait jolie, pas toi. Nous sommes allés nous baigner. Il y avait du monde à cette rivière, des familles surtout, beaucoup d’enfants tous en maillot de bain multicolores. Moi j’étais en slip blanc petit bateau qui baillait de partout et j’étais morte de honte, ce qui t’a exaspéré : « Je ne t’emmènerai plus te baigner si tu fais toutes ces histoires ! »

    Et en effet, tu ne m’emmèneras plus jamais me baigner. Bien fait ! Je n’avais qu’à me réjouir d’être en slip (trop large) au milieu des maillot de bains dernier cri.

    Abandonnée de toi après tout tes efforts héroïques, je restais donc sur mon lit dans l’alcôve, avec mes livres, mes images, mes rêveries… mes dessins que personne ne regardait. Je faisais peu peu sécession. Je devenais « bizarre » pour les crétins, qui nous cernent. Mon imaginaire grandissait dans l’ombre, comme une plante un peu vénéneuse et étrange, qui occupa bientôt un espace excessif, colonisant chaque centimètre carré de l’appartement et le rendant pour moi, tout simplement, habitable, vivable. Kafka doit savoir ce dont je parle ?

    L’Imaginaire contre le réel quand le réel devient mortel !

    Folie ? Non, défense. La dernière.”

    CM



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    21 mai 2013

    "Le milieu de la BD est-il discriminatoire et sexiste ?"

    “La bande dessinée se donne-t-elle un genre ?” est le thème de la table-ronde lyonnaise organisée en juin, à Lyon, par l’Association H/F de Rhône-Alpes

    D’abord invitée je fus très vite désinvitée après une conversation de quelques minutes avec une certaine Elisabeth Simonet.

    Voici un échange de mel entre Florie Boy (master sur “les femmes dans la bande dessinée d’auteur depuis les années 1970”) et moi même à ce sujet :

    Florie : - Je te contacte ce soir un peu rapidement car j’ai été contactée voilà deux jours par une association qui milite pour le respect de l’égalité hommes-femmes dans le milieu de la culture. C’est une association située en Rhône-Alpes. Ils ont entamé récemment un travail de recherche sur la bande dessinée et ils organisent une table-ronde au Lyon BD festival le 14 juin prochain.

    J’ai eu une jeune femme au téléphone avec une petite voix immature et que j’ai eu l’impression de déranger en appelant, (accueil peu chaleureux). On a quand même discuté quelques minutes. Lorsque j’ai parlé des réticences de certaines dessinatrices à l’égard d’Artémisia elle a instantanément rétorqué : “je les comprends !!! Elles n’ont pas envie d’être dans un ghetto !” sic (...)

    Je lui ai fait remarquer que cette façon de réagir faisait le jeu du machisme et que notre démarche artémisienne était plutôt de se battre pour la mixité (que contre les hommes) en affirmant qu’il y avait bel et bien une création féminine dans le 9e art et en faisant en sorte de la rendre davantage visible. (...) Elle m’a assurée qu’elle était de mon côté tout en dénonçant en même temps “ces féministes agressives qui se tirent une balle dans le pied.” resic

    Bref, le discours anti féministe habituel, un peu surprenant et déplacé dans ce contexte.

    Je le lui l’ai fait remarquer et pour finir, ne sachant plus que dire, elle m’a carrément remerciée d’une formule :“Ce n’est pas grave, je continuerai à m’intéresser à vos actions, au revoir.”... Désinvitée une fois de plus ! Une fois de trop ?

    (Mais peut-être est-ce en partie de ma faute ? Je m’énerve vite sur ces sujets.)

    (...)

    Ayant fait passé ce message à quelques amies, voici la réaction de l’une d’elle, Anne, plasticienne :

    - C’est quoi "un genre" ? il y a au moins 3 pages de définitions dans le Littré. cette table ronde annonce un thème valise un peu fourre-tout. FW : discrimination hommes femmes dans le milieu de la BD Table ronde asso, Lyon Et si par continuité de pensée on associe "genre" à "hommes-femmes" on pense forcément à genre humain sexué plutôt qu’à genre littéraire. ce qui donne un amalgame complètement confus et imprécis.

    "discrimination hommes femmes dans le milieu de la BD" est évidemment un VRAI problème… autant que le fait qu’elle soit dominée par des hommes-blancs… Le milieu de la BD a peut-être tendance à être ségrégationniste ?

    Je trouve seulement débile cette association de mots entre le sujet et le titre : “la bande dessinée se donne-t-elle un genre ?” / discrimination hommes femmes Ils ont voulu faire "un jeu de mots" et je le trouve raté.

    C’est sûr que ça aurait choqué s’ils avaient proposé "Le milieu de la BD est-il discriminatoire et sexiste ?" Bonne bagarre ! Je trouve que le prix Artémisia est une très bonne action affirmée et positive .

    Et surtout bons projets personnels ! Tu sais bien que c’est TA CREATION qui défend le mieux la BD féminine.

    grosbizou, Anne.

    A vous de conclure !



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    10 avril 2013

    Froid, froid, froid, le printemps sera froid

    C’est le titre d’une nouvelle que j’ai écrite pour La revue du Projet publiée l’année dernière pour la fête de l’Huma. Sur un mode métaphorique j’anticipe la déroute de la gauche caviar et la montée du FN boosté par les scandales. Quand au train qui déraille (libérant le chat !) n’est-ce pas une métaphore de ce gouvernement qui va dans le mur ?

    UNE SEULE SOLUTION, LA DISSOLUTION !

    Quant à mon titre “froid, froid, froid, le printemps sera froid”, reconnaissez qu’il est assez bien vu... hélas.

    Pour lire la nouvelle, cliquer sur ce lien.



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    29 mars 2013

    Reconstitution

    Père pourquoi m’as-tu abandonnée ?

    Extrait de texte de mon récit autobiographique, LA RECONSTITUTION, à paraître chez Actes Sud en 2014

    La situation à la maison continuait à se dégrader inexorablement. Mon père s’absentait de plus en plus, ma mère souffrait de plus en plus, et il n’y avait aucune solution. Aucun espoir.

    Mon père tentait depuis quelques années déjà de remonter la pente. Vers le milieu des années 50 il avait suivi des cours par correspondance prodigués par un institut technique reconnu. Le directeur des études était un ingénieur diplômé. J’ai conservé le papier certifiant que Monsieur Auguste Montellier a pris part aux cours par correspondance de “MECANIQUE APPLIQUEE”. Il est aussi certifié qu’il a fait parvenir toutes les solutions des problèmes donnés dans le cours afin d’être corrigées. Les matières sont nombreuses : Eléments de machines, statistiques, dynamique, résistance de matériaux, constructions mécaniques, dessin industriel, géométrie descriptive, moteurs thermiques, moteurs hydrauliques, turbine, machine outils, physique.

    Sa moyenne est excellente et la mention est « très bien ». Ce certificat est daté du 24 mai 1956.

    Je revois encore l’auteur de mes jours penché sur son bureau, travaillant, étudiant. Un bureau en chêne massif avec une lampe de métal articulée, une Aronde grise et une moto étaient ses seuls biens du moment à ma connaissance. Il travaillait tard le soir et même une partie de la nuit et se levait à l’aube pour aller à l’usine. L’usine !!! Lui qui avait une telle allure, une sorte d’élégance naturelle, de la classe... Quelle chute !

    Parmi les lettres de lui que j’ai trouvées après sa mort, j’en ai découvert une adressée à sa future femme, Blandine, alors qu’il vivait encore avec ma mère. Il parlait des ouvriers qu’il avait désormais sous sa responsabilité puisqu’il avait réussi, avec les encouragement de sa famille et notamment de sa sœur Juliette, l’employée modèle, à devenir cadre : « Il y en a qui ont de ces trognes ! Je n’arrive pas à les regarder, ils me répugnent eux aussi. »

    « Eux aussi » ?

    Est-ce que je lui répugnais également avec mon air de cafard écrasé, comme celui en lequel se transforma un jour (ou plutôt une nuit) le personnage de Kafka, Gregor Samsa… « Personne n’a l’air de comprendre que Gregor, malgré son apparence d’insecte, comprend et pense comme un humain. » N’étais-je pour mon père, à cette période de nos vies, qu’un « monstrueux insecte » tout comme l’auteur de « la Métamorphose » semble l’avoir été pour son père ? Le mien, de père, changeait. Se redressait. Se retrouvait. Retrouvait peu à peu sa place et sa part dans le monde laissant ma mère brisée derrière lui. Me laissant moi, seule avec elle.

    Sa nouvelle épouse était artificiellement blonde, toujours tirée à quatre épingles, les pieds sur terre, la tête dans le porte monnaie. Ma mère, elle, devint folle. Crises de désespoir, violence contre elle même, défenestration, tentative de suicide au gardénal qu’elle finit, vers le milieu des années 70, par réussir.

    En s’enfuyant mon père m’avait promis qu’il me prendrait avec lui sitôt réinstallé, mais il ne tint pas sa promesse. Une fois dans ses meubles, il m’oubliait, m’effaçait d’autant que sa compagne ne supportait pas mon existence. Elle n’avait pu avoir d’enfant, celui de mon père, marqué par le malheur, il lui fallait l’effacer.

    Il est vrai que je faisais tâche avec mes idées noires et mes propos bizarres. Fantasque, présumée caractérielle, voire « folle » comme ma mère, j’inquiétais la bourgeoise. Elle jalousait aussi mon talent, ma réussite aux Beaux arts, ma beauté, car pour être un cafard je n’en étais, contradictoirement, pas moins belle. Ma réussite scolaire fut niée. Mes sentiments et mon existence balayés par cette femme un peu bête, mais bien intégrée, qui incarnait une image de la NORME à laquelle, désormais, mon père se ralliait totalement. Et puis, pour lui, j’incarnais sans doute aussi trop de mauvais souvenirs, ceux laissés par un passé exécré, honnis, maudit, qu’il fallait oublier. Annihiler.



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    29 mars 2013

    Petite revue de presse de l’Insoumise

    « La vie de Christine Brisset est incroyable, qui dit la France du bitume ; c’est une femme profondément émouvante et cet album, qui sait jouer des ruptures du récit tout en restant d’une grande fluidité, est passionnant. Carton plein. » L’Express

    « C’est une personnalité hors du commun, qui revit dans une BD remarquable. » Ouest France

    « Voilà une BD-reportage didactique, captivante et actuelle, doublée d’un bel et vibrant hommage à cette femme d’exception, dont le courage et le combat forcent le respect. Salutaire. » planetebd.com

    « Une telle femme ne pouvait que passionner Chantal Montellier, cette ambassadrice de la bande dessinée engagée au sens noble du terme. » dBD

    « Chaque page ou double page a force d’affiche. (...) Une leçon de persévérance, de lutte et d’humanité. » BDsphère

    « Un gros travail de choix de couleurs et de mise en page. (...) La variété dans la structure des planches apporte un tonus vivifiant à L’Insoumise. » actuabd.com

    « Une biographie dessinée extrêmement intéressante... (...) A la fois beau et riche de sens, L’Insoumise est l’une des lectures indispensables de ce mois-ci. » L’Avis des bulles



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    12 février 2013

    L’Insoumise, la critique de PlaneteBD

    C’est une chose d’être contre la pauvreté – tout le monde l’est à peu près – c’en est une autre de militer sa vie entière, sans relâche, pour un idéal de justice. De dédier sa vie aux autres, les oubliés et les faibles. Chantal Montellier et Marie-José Jaubert (auteure du film documentaire On l’appelait Christine) retracent, à partir d’archives et d’interviews, l’itinéraire hors du commun de Christine Brisset, femme rebelle et obstinée jusqu’au sacrifice, héraut et soldat du combat contre la misère sociale dans les années 50 à Angers. Une femme révoltée, incapable de supporter la pauvreté et l’exclusion, qui a relogé des milliers de personnes par son action militante. En décrivant sa lutte sous forme d’un documentaire précis et rigoureux faisant la part-belle à un patchwork de collages, portraits et photos, doublé de témoignages variés (famille, proches), l’auteure fait ressortir une personnalité rare, portée par son indépendance d’esprit et mue par le refus absolu d’être écrasé. Un moteur, le rejet de la fatalité, qui faisait dire à Jean Morin, lors des obsèques de Christine Brisset en 1993 : « Votre conscience vous imposait des devoirs que vous deviez accomplir coûte que coûte, ayant adopté cette ligne de conduite : si c’est possible, c’est fait. Si c’est impossible, ce sera fait ». Evidemment, « la fée des sans-logis » a payé cher ses 800 squattages, ses constructions illégales, son caractère. Des procès à la pelle intentés par ceux-là mêmes que l’attitude frondeuse dérangeait, des politicards bercés d’affairisme, se livrant à de faux témoignages pour mieux protéger leurs intérêts lors des procès. Envers et contre tout, elle a su garder une incroyable et indéfectible capacité à s’indigner, à refuser l’inacceptable, fut-ce au prix de la transgression des lois, règlements ou obstacles absurdes dressés par le pouvoir et les possédants. Chantal Montellier aborde donc indirectement un thème qui lui est cher, le féminisme, mais aussi la solidarité, le mal-logement ou encore la collusion entre pouvoir politique et justice. Puis donne finalement vie à son personnage à partir de photographies dupliquées, dessinées et recomposées, pour livrer au final une inventive et dynamique scénographie. Le nom de Christine Brisset, un peu oublié, ne dira pas grand-chose aux plus jeunes. Et pour cause, elle a peut-être été éclipsée dans la mémoire collective par l’omniprésence médiatique de l’Abbé Pierre. Raison de plus pour s’y plonger, car voilà une BD-reportage didactique, captivante et actuelle, doublée d’un bel et vibrant hommage à cette femme d’exception, dont le courage et le combat forcent le respect. Salutaire.

    Olivier Hervé

    http://www.planetebd.com/bd/actes-s...



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    21 janvier 2013

    Réponse de Chantal Montellier au sujet du prix artémisia 2013

    Depuis la remise du prix artémisia à Jeanne Puchol, sur certains sites (BDSphère, bodoi...) les accusations de connivence vont bon train cherchant à décridibiliser ce prix 2013. Voici la réponse de Chantal Montellier, présidente de l’association.

    On accuse le jury d’Artémisia, on m’accuse moi même de “connivence” , de “copinage”, de trahison de l’éthique, de la charte Artémisia. Jeanne Puchol à laquelle le prix fut attribué pour “Charonne Bou-Kadir” aurait été favorisée car co fondatrice du prix... Sachez que, également cofondatrice d’Artémisia, je suis profondément fâchée avec Jeanne Puchol depuis plusieurs années. La rupture au sein du groupe s’est très mal passée. Le conflit est grave, pas réglé. La fracture ouverte. Le jury actuel n’a plus rien à voir avec le premier, aucun des membres actuels, à une seule exception, n’est ami avec Jeanne Puchol. J’ai tout de même voté POUR son album car à mes yeux c’était tout simplement le meilleur : le mieux dessiné, le plus professionnel, le plus engagé, courageux, intelligent. Je peux développer, mais ça prendrait du temps et de l’espace. Je suis, nous sommes un jury HONNETE, transparent. Nous ne sommes pas des magouilleurs. Si le travail de Jeanne Puchol a été reconnu c’est pour de VRAIES raisons. Nous avons pris le risque de nous retrouver sous le feu des critiques auxquelles, bien sûr, nous nous attendions, parce que nous ne voulions pas disqualifier un travail qui nous semblait le meilleur par peur de ces critiques. C’eut été un peu lâche. Nous assumons. J’assume. Bien à vous. Chantal Montellier (pas vraiment une reine de la magouille, je crois). PS : Michel-Edourd Leclerc n’est plus notre “mécène” depuis belle lurette. Il ne le fut que très brièvement.



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    21 octobre 2012

    Nouveau style

    Je travaille à une histoire avec un nouveau style. En voici un exemple... Qui m’aime me suive !



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    3 octobre 2012

    TGV (conversations ferroviaires) Chantal Montellier

    TGV (conversations ferroviaires) Chantal Montellier, Récits illustrés / coll. Traverses, 160 pages, 18 euros, 2005 ISBN 2-906131-87-3

    http://bgarnis.canalblog.com/archiv...

    Un billet posté le 10 septembre 2012

    Chantal Montellier est auteur de BD et anime des ateliers d’écriture en divers lieux. Pour s’y rendre, elle prend le train (Corail mais surtout TGV). Pendant ces voyages, elle fait comme tout le monde, Chantal, elle occupe le temps. Lecture, écriture, observation du paysage qui défile sous ses yeux... mais surtout, elle écoute les gens qui parlent autour d’elle. De sa curiosité est sorti un livre de ces conversations que tout un chacun peut saisir lorsqu’il voyage, ou attend son train en gare.

    L’originalité de ce livre ne réside pas seulement dans les conversations amusantes- ou consternantes- que Chantal Montellier rapporte. Le travail d’écriture et d’imagination qui en découle est encore plus réjouissant. Car Chantal réécrit, invente, pimente les voyages en train, les attentes en gare, de crimes, trahisons, vengeances... La vie des gens, elle la rêve, c’est tellement plus marrant.

    Une lecture sympathique, divertissante, un peu courte à mon goût, mais pleine de jolis moments et illustrée par l’auteur. Ses dessins sont doux et étranges, noirs, bleus, verts. Un peu flous comme les rêves.

    Plus sur le site de l’éditeur http://www.lesimpressionsnouvelles....

    Chantal Montellier, auteure de nombreuses bandes dessinées très remarquées, a tenu pendant plusieurs années le journal de ses déplacements ferroviaires, dans lequel elle croque sur le vif les conversations dont elle a été témoin. L’imagination et l’écriture ont fait le reste. Le résultat est un livre qui croise la mythologie du voyage en chemin de fer avec un portrait-robot de la France contemporaine, à travers les propos entendus dans un wagon de TGV ou un compartiment de train Corail. Un livre qui entremêle aussi littérature et sociologie et qui sans cesse ravit, émeut ou choque le lecteur. Un livre enfin richement illustré par l’auteure, qui renouvelle de façon originale la formule du récit illustré.

    « Le train est, paraît-il, le symbole de la vie collective, de la vie sociale, du destin qui nous emporte. Il évoque le véhicule de l’évolution que nous prenons dans la bonne ou la mauvaise direction, ou que nous manquons ; il signe une évolution psychique, une prise de conscience qui nous entraîne vers une nouvelle vie.

    Aux alentours de 1996, j’ai été amenée à animer des ateliers d’écriture. Les publics étaient à chaque fois différents : étudiants des Beaux Arts d’Épinal, élèves architectes de Rennes, habitants d’un quartier en difficulté de Nancy, détenus de la maison d’arrêt de Laval. Et à chaque série d’interventions a correspondu une publication, qui compta autant pour moi que mes travaux en solitaire. C’est en me rendant, toujours en train, à ces rencontres, que ce livre-ci est né.

    Souvent distraite de mes pensées, de mes écritures et de mes lectures par les conversations à haute voix de mes voisins de compartiment, j’ai fini par en prendre note. D’abord par jeu, ensuite par véritable intérêt « professionnel ». Au fil du temps, ma curiosité s’est aiguisée et je suis devenue de plus en plus friande de ces dialogues ferroviaires, souvent hauts en couleur. L’imagination a fait le reste.

    Ma motivation était d’autant plus forte que le thème du train et sa symbolique m’ont toujours hantée. Innombrables sont mes rêves ayant des gares et des chemins de fer pour cadre. Et chaque fois, j’y suis à la recherche du bon train, du bon quai, du bon compartiment, de la bonne place que je ne trouve, hélas, jamais. » C. Montellier

    Extrait 1 : Mention spéciale à la superbe préface de Jean-Bernard Pouy, ce fondu de train :

    "Vous savez... le rail, le seul moyen de transport où l’on peut encore roupiller, lire, rêver. Où l’on peut regarder les autres, les entendre, se rapprocher d’eux, ou les fuir inexorablement. Piquer des moments de vie. Voler des mots. Imaginer des destinées. S’offusquer des propos tenus. Intervenir quand ça craint. Trouver des départs et des arrivées de récits. Fermer des panthères et attention au guépard ! "

    Extrait 2

    "-Tu connais Pauline ?

    - Oui, je crois... la blonde qui a une grosse poitrine et une petite cervelle ?

    - Oui, pareil que moi ! Son problème, tu vois, c’est qu’elle est restée fixée à son père. Elle fait un gros concept des dipes, elle ramène tout à lui.

    - Ah ? Un concept, vraiment ? Tu es sûre ?

    - Oui, oui ! Un concept. C’est malsain ! Il faudrait qu’elle fasse un traitement.

    - Il lui faudrait plutôt un mec.

    - Oui, mais elle a ce concept qui barre tout, tu comprends ?

    - Mange, ca va refroidir." (p. 55)

    La presse

    « Figure féminine reconnue de la bande dessinée, Chantal Montellier y occupe, comme l’explique avec chaleur et humour Jean-Bernard Pouy en préface, « une place très précise, la même que nous essayons, nous les plumitifs qui n’employons que l’alphabet, de prendre et de garder, celle du « noir », le vrai, celui de la douleur du monde, de la critique sociale déguisée en fiction, et du regard décapant sur les dysfonctionnements contemporains ». Une noirceur -teintée de bleu ici dans les dessins- que l’on retrouve dans ces 26 dialogues ferroviaires pris sur le vif dans un compartiment de TGV ou de Corail, sur un quai ou à la brasserie d’une gare. Des conversations composées à traits mordants, rageurs, drolatiques, émouvants, qui, tout en jouant sur la mythologie des chemins de fer, livrent par leur forme polyphonique un portrait singulier et saisissant de notre société. »

    Le Monde, 4 mars 2005

    « La fiction se développe à partir de conversations entendues dans des trains. Les rails roulent le long de banlieues dévastées et les personnages de tous âges et de toutes conditions, rebelles ou réactionnaires, égarés ou coincés, y forment une ronde aussi drôle que pessimiste. »

    Libération, 27 janvier 2005

    « Un livre délicat, sensible, qui dévoile une facette plus personnelle de cet auteur que les jeunes générations vont adorer. »

    Le Midi Libre, 22 février 2005



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    3 octobre 2012

    Extrait du mémoire de Florie Boy sur les itinéraires croisés de Claire Bretécher, Chantal Montellier et Marjane Satrapi

    Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques Mémoire Master 1 CEI / juin 2009 Diplôme national de master Domaine - sciences humaines et sociales Mention - histoire, histoire de l’art et archéologie / Spécialité - cultures de l’écrit et de l’image

    Les femmes dans la bande dessinée d’auteur depuis les années 1970. Itinéraires croisés : Claire Bretécher, Chantal Montellier, Marjane Satrapi.

    Florie BOY Sous la direction de Sophie Chauveau Maître de conférences en histoire – Université Lyon II Lumière

    Extrait de ANNEXE 1 – Entretien avec Chantal Montellier

    Cet entretien est le résultat d’une rencontre avec Chantal Montellier, à Paris, le 5 mars 2009. Il fut suivi d’un échange de mails entre mars et juin 2009 qui permirent d’enrichir le dialogue et d’apporter quelques corrections.

    Florie Boy : Mon projet est d’essayer de mieux définir le concept de bande dessinée d’auteur, dont les limites semblent assez floues, et qui a été en partie théorisé par les éditeurs indépendants dans les années 1990.

    Chantal Montellier : Il me semble qu’il y a eu des tentatives de théorisation avant les années 1990... Les cahiers de la bande dessinée, Thierry Groensteen, Bruno Lecigne, Yves Lacroix, pour ne citer qu’eux, se sont, il me semble, penchés sur le sujet bien avant les éditeurs indépendants. Il faudrait vérifier. Par ailleurs, la bande dessinée d’auteur existait bien avant que les éditeurs indépendants la théorise, puisque Métal Hurlant, Charlie Mensuel, Futuropolis, entre autres, publiaient de la bande dessinée d’auteur dès le début des années 1970.

    FB : Ce qui m’intéresse, c’est justement de connaître un petit peu mieux votre parcours avec ces magazines particuliers, qui ont émergé dans les années 1970, et qui ont été un moment essentiel dans l’histoire de la bande dessinée d’auteur. Je souhaiterais également vous poser plusieurs questions sur le statut d’une femme évoluant dans le milieu de la bande dessinée, sur votre lien avec l’association Artémisia, par exemple, et sur les choix que vous faites, d’un point de vue graphique notamment, dans vos oeuvres.

    Chantal Montellier : On peut commencer par Artémisia peut-être ? L’association est née d’une envie de faire un travail collectif avec d’autres femmes, et de se donner les moyens d’une certaine forme de reconnaissance au niveau des prix. On avait constaté que très souvent les jurys étaient composés en grande partie d’hommes, les femmes y étant peu ou pas représentées. Par ailleurs, la reconnaissance des oeuvres féminines était également très faible. Sur trente ans, je crois qu’il y a une seule femme qui a eu le grand prix du festival d’Angoulême, à savoir Florence Cestac, par ailleurs épouse d’Etienne Robial, éditeur de Futuropolis. Créer une structure comme Artémisia était se donner les moyens de tenter un peu de rééquilibrer les choses. Ce n’est pas facile, Artémisia existe depuis 2008, et le prix a été décerné à Johanna Schipper, avec Nos âmes sauvages. Cette année le choix s’est porté sur Esthétique et filature de Tanxxx, et Lisa Mandel. Personnellement j’aurais préférer voir triompher les très beaux dessins d’Estelle Meyrand dans Scrooge. Très vite on a eu la chance d’avoir le soutien d’un sponsor en la personne de Michel-Édouard Leclerc, qui a doté le prix à raison de 3000 euros, ce qui n’est pas négligeable, d’autant qu’il y a très peu de prix qui sont ainsi dotés. Pour 2009, le jury sera différent et des hommes nous apporteront leur soutien, comme le théoricien de la bande dessinée, Thierry Groensteen, le dessinateur Miles Hyman, et l’écrivain et scénariste Yves Frémion. Après mûres réflexion nous avons pensé que la mixité était préférable à un jury exclusivement composé de femmes. Le débat n’en sera que plus animé. Cela permettra peut-être d’échapper à certaines querelles très... féminines.

    FB : Querelles relativement visible sur le blog d’Artémisia sur lequel on peut assister à un grand débat sur l’exposition qui a été organisée à Angoulême par Dupuy et Berberian autour du concept de « La maison close ».

    Chantal Montellier : La crise qui secoue Artémisia n’est pas liée à cela. Évidemment, « La maison close » comme concept, on peut en parler, on peut critiquer... Personnellement, je pense que pour valoriser le travail des femmes il y a peut-être d’autres idées à mettre en oeuvre que celle-là.

    FB : Le rôle d’ Artémisia peut cependant ainsi être d’offrir un espace de parole sur des sujets qui font débat.

    Chantal Montellier : Absolument ! Ce fut le cas avec « la maison close ». J’espère que d’autres sujets de discussion viendront bientôt, moins scabreux. Pour ce qui est de mon parcours personnel, sur lequel vous m’interrogiez, il est un peu du au hasard et à la nécessité. J’ai fait les Beaux-Arts dans les années 1960, mais la bande dessinée n’y était pas du tout considérée comme un art, seulement comme un artisanat, une distraction pour les enfants, d’autant moins que la bande dessinée d’auteur, à cette époque-là, n’existait pratiquement pas. Mon intérêt pour le 9e art est venu plus tard, alors que j’avais quitté l’enseignement au profit du dessin de presse. C’est par le dessin de presse que je suis arrivée à la bande dessinée, d’abord dans Ah !Nana, journal de BD féminines, ensuite dans Métal Hurlant.

    FB : Le choix de la bande dessinée comme support d’expression reste t-il du aux hasards de votre carrière et des opportunités qui l’ont jalonnée, ou permet-il de dire ou de montrer des évènements d’une manière différente (d’un roman par exemple) et plus efficace ?

    Chantal Montellier : Si Anne Delobel, coloriste de Jacques Tardi et secrétaire d’Ah Nana, n’était pas venue me chercher je ne serais jamais devenue auteur de bande dessinée. Ce médium permet une double expression par l’image et le texte ce qui, bien employé, peut avoir un grand impact sur les imaginaires, qu’ils soient pré ou post pubères, voire adulte. L’image a une force que les mots n’ont pas, on en saisit le sens en un seul coup d’oeil... Elle parle à l’inconscient plus directement qu’un texte. De ce fait elle peut être dangereuse et est très contrôlée. La bande dessinée est aujourd’hui à la fois sous contrôle et surexploitée. Elle aurait pu être un outil de libération, d’expression, d’éducation visuelle au service d’une émancipation populaire, mais elle a été reprise par le « Marché » et son idéologie. Enfin, je schématise un peu, la situation est un peu plus complexe... Sinon, j’ai publié plusieurs recueils de nouvelles illustrées et un roman, mais j’ai pu constater que l’impact de mes bandes dessinées est beaucoup plus fort.

    FB : Pouvez-vous évoquer les rencontres, dans le milieu de la bande dessinée ou autre, qui ont eu une influence sur votre carrière d’auteur de bandes dessinées, ainsi que les oeuvres artistiques (bande dessinée, littérature, peinture, …) qui ont eu un effet similaire ?

    Chantal Montellier : J’ai surtout fait des rencontres graphiques au début de ma « carrière », qui m’ont aidée à aimer la bande dessinée, comme par exemple Nicole Claveloux, Guido Crepax, Buzzelli, José Munoz, Pratt, Mattotti, plus tard Miles Hyman,... Ce sont tous de très grands dessinateurs à mon humble avis, avec un langage graphique personnel, une esthétique, un riche vocabulaire de formes, une liberté, une autonomie... Bref, de vrais artistes à des milliers de kilomètres des stéréotypes de l’école Belge ou de Mickey. Les oeuvres de tous ces créateurs (Valentina, Sophie, Alack Sinner, La révolte des ratés, Zil Zélub...) m’ont beaucoup stimulée. En littérature je suis une infidèle, et mes « amours » changent souvent. Là, je viens de découvrir Chloé Delaume, dont la personnalité et les récits m’impressionnent. Et, parallèlement, je suis en train de re-relire Si c’est un homme de Primo Lévi, avec la même émotion extrême. Le témoignage est bien sûr l’essentiel, mais l’écriture, d’une sobriété et d’une efficacité rares, est aussi admirable, me semble t-il. La lecture de ce récit devrait être rendue obligatoire au lycée. Si ce livre était oublié ce serait tragique. Côté peinture, j’ai été influencée à certaines époques par des artistes comme Francis Bacon et par des mouvements comme celui de la Nouvelle Figuration. Il y a aussi des oeuvres féminines qui m’ont impressionnée, celles, entre autres, de Dorothéa Tanning, compagne de Max Ernst, de Frida Khalo, et bien sûr de la « suicidée de la société » : Camille Claudel, dont je retiens cette phrase en particulier : « Incapables de rien faire par eux mêmes, ils ne voient que le mal ». J’ai, pour ma part, au cours de ma déjà longue « carrière » , pu constater que l’on s’intéressait souvent plus à mes histoires personnelles qu’aux dimensions artistiques et esthétiques de mon travail. Idem pour le film de Bruno Nuyten sur Camille Claudel, il se concentre bien plus sur l’histoire pathétique et sulfureuse du couple Claudel-Rodin, que sur le travail de la sculptrice et sa place dans la société de l’époque, qui n’est absolument pas mise en question. Bref, rien ne change !

    FB : Pouvez-vous nous parler plus précisément de votre collaboration à des magazines tels que Métal Hurlant ou A Suivre ? Quelle liberté de création vous ont offert ces revues, et quels publics vous ont-elles permis de conquérir ?

    Chantal Montellier : Métal Hurlant était un chaudron en ébullition ou tout ou presque était permis. Contrôle et censure avoisinaient le zéro absolu. Ce fut un moment très excitant où l’imaginaire et le talent de chacun pouvaient se déployer en toute liberté. Hélas, la gestion était trop fantaisiste pour que la revue et la maison d’édition fassent de vieux os. C’est dommage, les auteurs ne retrouveront pas une telle liberté avant longtemps, je crois. A Suivre était sous la férule de Jean-Paul Mougin qui n’avait pas du tout la même passion pour le genre qu’un Jean-Pierre Dionnet, beaucoup plus investi et sincère. Le fonctionnement d’ A Suivre était plus « bureaucratique ». Son responsable venait de la télévision où il assistait Adam Saulnier, premier journaliste d’art sur le petit écran. Ils avaient perdu leur place après les évènements de 1968... Mais ceci est une autre histoire (je crois que Jean-Paul Mougin ne s’est jamais consolé d’avoir perdu cette place privilégiée pour accéder au monde de l’Art avec un grand A). Ma liberté chez Casterman était beaucoup plus réduite que dans Métal Hurlant et l’ambiance, à mes yeux, moins bonne. Je ne me sentais pas valorisée, au contraire.

    FB : La collaboration avec ces magazines relève t-elle d’un goût personnel pour leurs lignes éditoriales, ou est-elle une réponse aux opportunités qui se sont présentées à vous ?

    Chantal Montellier : Dessiner pour une revue de bande dessinée féminine comme Ah ! Nana était plus qu’une opportunité, c’était aussi un peu un enjeu et une petite bataille. L’imaginaire féminin dans ce domaine de l’édition était alors pratiquement inexistant. Par ailleurs, le fait d’y retrouver quelqu’un comme Nicole Claveloux était à mes yeux très stimulant car c’est une immense dessinatrice, hélas méconnue. Par ailleurs, Nicole sort comme moi des Beaux-Arts de Saint-Étienne (j’ai eu sa mère comme professeur d’étude documentaire), cela nous a rapprochées un moment... Malheureusement, la revue a été rapidement frappée d’interdiction par la censure et interdite d’affichage dans les kiosques pour d’obscures raisons, alors que L’Echo des Savanes et les bandes dessinées pornos de Manara s’épanouissaient en toute tranquillité dans les mêmes kiosques. «  Cachez ces images que l’Etat-policier et la société patriarcale ne sauraient voir sans être aveuglés ! » A partir du moment ou je me suis professionnalisée il m’a fallu produire suffisamment pour assurer ma subsistance. J’ai donc du saisir les opportunités qui se sont présentées, parfois indépendamment des lignes éditoriales. J’ai même du ramer contre, chez Dargaud éditeur par exemple, dont l’état d’esprit et la politique d’édition n’allaient pas vraiment dans mon sens ! J’ai tout de même pu y produire quelques albums, comme les deux derniers tommes de la série Julie Bristol et un recueil de nouvelles Voyages au bout de la crise, qui est ce que j’ai fait de meilleur dans le genre. Tout ça est un peu paradoxal.

    FB : Est-ce que les magazines cités ont joué un rôle déterminant dans l’émergence d’une bande dessinée nouvelle, très engagée et très politique, qui se rattache à la bande dessinée d’auteur par l’affirmation d’une certaine créativité ?

    Chantal Montellier : Je n’ai vu de bandes dessinées très engagées ou très politiques, ni dans Métal Hurlant, ni dansA Suivre. Je crois avoir été et être encore un peu une exception.

    FB : Jean-Pierre Dionnet, dans la préface d’une réédition chez Vertige Graphic de trois de vos fictions parues d’abord dans Métal Hurlant, dit que vous y avez apporté quelque chose de complètement différent.

    Chantal Montellier : Ce qui n’était pas sans poser quelques problèmes ! Et c’est toujours le cas aujourd’hui. Je m’aperçois, lorsque je vais fouiner dans les rayons BD des librairies, à quel point ma production détonne. Cela a plusieurs explications, dont la principale réside dans ma culture et ma sensibilité politiques. Ma culture de l’image aussi, sans doute... ? Mon histoire personnelle et sociale également. Mon histoire avec la bande dessinée n’est pas vraiment une histoire d’amour, elle est plutôt le fait du hasard et d’un ... « combat ».

    FB : Certaines maisons d’édition vous paraissent-elles plus intéressantes (plus proches de vos ambitions) de par leurs choix éditoriaux ?

    Chantal Montellier : Je me sens plutôt bien et en accord – relatif – chez Actes Sud et Denoël Graphic, mes éditeurs actuels. Michel Parfenov (A.S.) et Jean-Luc Fromental (D.G.) sont des sortes d’amis... Jean-Luc était l’un des permanents de Métal Hurlant, ça crée des liens. Michel et moi avons même quelques goûts et une certaine culture de l’image en commun, de Guido Crépax à Clovis Trouille, en passant par les surréalistes. Thomas Gabison (A.S.) représente la nouvelle génération, mais c’est quelqu’un dont je me sens tout de même assez proche. Ceci dit, je ne me sentais pas trop mal non plus dans des revues comme Révolution, dont j’appréciais les combats culturels et l’esthétique, ou aujourd’hui la revue culturelle Cassandre à laquelle je viens de donner deux pages de dessins pour leur prochain numéro consacré à “l’appel des appels”.

    FB : Les difficultés qui s’imposent à un auteur de bande dessinée l’autorisent-elles à choisir la maison d’édition la plus susceptible de comprendre et de valoriser l’oeuvre éditée ?

    Chantal Montellier : Ce sont plutôt les éditeurs qui ont le pouvoir de choisir les auteurs et non le contraire. L’auteur propose, l’éditeur dispose, neuf fois sur dix. Bien sûr il y a des éditeurs chez qui je ne mettrais jamais les pieds (à moins d’y être contrainte par la nécessité). Quant à la valorisation de l’oeuvre... ! Il faut savoir que beaucoup de choses dépendent, une fois le livre publié, des attachés de presse et de leurs sympathies ou antipathies pour l’auteur à défendre, et aussi des caprices du « Marché » et des médias... À ce niveau, les dés sont un peu pipés et on ne peut pas dire que la démocratie de la culture fonctionne au mieux !

    FB : Avez-vous eu la tentation, comme Claire Bretécher, de créer votre propre maison d’édition, seule ou en collaboration avec d’autres auteurs ?

    Chantal Montellier : Non, je n’en ai pas les moyens et les auteurs que je connais non plus. Je suis une sorte « d’oeuvrière » (comme dirait Bernard Lubat) de l’image narrative par rapport à une Bretécher qui jouit, elle, des faveurs d’un grand hebdo ayant beaucoup de moyens. Comme en plus je me suis toujours solidarisée plutôt du monde du travail que du monde de l’argent, des people et des paillettes, ma réussite sociale et mes finances en ont très légèrement souffert.

    FB : L’Association Artémisia ne pourrait-elle pas déboucher sur une telle ambition à long terme ?

    Chantal Montellier : A très long terme, alors !

    FB : Concernant la bande dessinée d’auteur, comment la définiriez-vous ? Pensez-vous qu’elle implique de la part des auteurs de nouvelles ambitions littéraires et graphiques ?

    Chantal Montellier : Faire un vrai travail d’auteur c’est avoir envie de s’exprimer en « personne première », de parler de ce qui nous préoccupe, me préoccupe en tant que personne, citoyenne, individu, artiste, plutôt que d’obéir à un certain nombre d’impératifs commerciaux, de me couler dans des modes, des modèles. Quant aux ambitions, elles sont celles qu’on peut avoir en fonction des moyens dont on dispose. L’ambition pour ma part est surtout d’ordre esthétique. Et j’ai aussi pour ambition de faire des bandes dessinées aussi lisibles que possible. Mais mes ambitions littéraires dans ce domaine sont assez modeste. Un peu moins dans mes recueils de nouvelles illustrées... Dans la bande dessinée, l’image est la plupart du temps inféodée au texte, ce qui limite un petit peu sa liberté, ses ambitions plastiques, graphiques, esthétiques. Les « nouvelles » ambitions littéraires et graphiques, je les ai plutôt expérimentés dans ceux de mes livres où texte et images échappaient aux codes de la bande dessinée (vignettes, strips, bulles...). Ceci étant, je crois me permettre quelques audaces aussi en bande dessinée (taille des images, parfois pleines pages, citations graphiques, etc.).

    FB : Pensez-vous que la bande dessinée d’auteur puisse exprimer une forme de contestation contre les publications des grandes maisons d’édition, ou ce rôle est-il plutôt celui des maisons d’édition alternatives ?

    Chantal Montellier : La bande dessinée d’auteur peut s’avérer être un pied de nez, au minimum, à certaines politiques d’édition menées par des majors, et constituer une résistance à certaines tendances lourdes (bandes dessinées commerciales, trop souvent complaisantes pour ne pas dire vulgaires et racoleuses, séries préfabriquées, mangas débilitants, hyper violence à l’américaine, autobiographie et nombrilisme bobo-branchés, etc.). Les petites maisons indépendantes peuvent aussi être des lieux de « contestation » et d’expression plus originales libres et singulières... Ou au contraire suivre les tendances dominantes, suivre la « mode »... Il n’y a pas d’opposition à faire. En temps qu’auteur indépendant je me sens tout de même plus libre de produire ce qui me plait chez un éditeur généraliste comme Actes Sud ou Denoël que dans une grosse structure comme Dargaud (Ampère) ou Casterman (Rizzoli) qui ont, il me semble, un rapport plus strictement commercial à la bande dessinée.

    FB : J’ai eu l’impression, dans vos dernières bandes dessinées, telles que Tchernobyl mon amourou Les Damnés de Nanterre, que la place de vos engagements se radicalisait, et que cela apparaissait dans une attention accrue portée à l’événement abordé en lui-même, et au message que vous voulez peut-être transmettre. C’est un sentiment que j’ai eu notamment en suivant les aventures du personnage Chris Winckler…

    Chantal Montellier : Chris Winckler est un personnage qui est né dans les années 2004-2005, d’une commande de Jean-Luc Fromental ( Denoël Graphic), concernant l’affaire Rey-Maupin. C’est une bande dessinée qui repose sur une importante documentation journalistique. C’est un peu la même démarche pour Tchernobyl mon amour publié par Actes Sud. Je n’ai pas le sentiment que dans ces deux albums « la place de mes engagements se radicalisait », au contraire... Odile et les crocodiles, Blues, Wonder City me semblent plutôt plus « radicaux » et plus durs que ces deux dernières productions. Mais je suis la plus mal placée pour juger.

    FB : J’avais surtout l’impression que dans Tchernobyl mon amour par exemple, l’intrigue devenait à certains moments plus anecdotique pour mettre en avant cette ample documentation sur laquelle vous vous appuyez.

    Chantal Montellier : Oui ! En fait l’intrigue et la dimension fictionnelle doivent se mettre au service d’une information considérable. Elles doivent la faire vivre, la faire revivre, l’actualiser. Dans cet album je me suis mise au service d’une information, mais c’était déjà le cas dans certains de mes albums des années 1970, comme Andy Gang où je partais de faits divers, et même dans les Julie Bristol, puisque le premier était consacré à Camille Claudel : la fiction servait aussi l’histoire, enfin l’histoire au sens historique, pour essayer de comprendre un peu plus, d’éclairer un peu mieux certaines choses restées dans l’ombre, et pour ma propre édification personnelle. C’est une façon aussi pour moi de visiter ou de revisiter les moments de l’histoire, petite ou grande, qui m’intéressent, m’intriguent, me questionnent. Me hantent parfois.

    FB : On trouve une certaine ressemblance entre les personnages de Julie Bristol, de Chris Winckler, ou même d’Odile. N’auriez-vous pas en tête un type de femme susceptible de renouveler l’image de la femme parmi les héroïnes de bande dessinée, qui ont été longtemps stéréotypées et reléguées dans un univers un peu inférieur ? Vous créez au contraire un personnage qui contourne les stéréotypes, qui est très indépendant et très affirmé, jusqu’à créer peut-être, un autre type d’héroïne.

    Chantal Montellier : J’essaie de fabriquer un personnage avec lequel je puisse vivre agréablement le temps d’un album, ou de plusieurs. Des personnages de jeunes femmes d’aujourd’hui, ni trop jolies ni trop laides. Suffisamment actives et se servant à la fois de leur jambes et de leurs têtes. Elles ont un petit côté androgyne, leur féminité est discrète... Je n’étale pas leurs attributs, au risque de perdre des lecteurs... Ce sont généralement des trentenaires, un peu intellos, un peu artistes, un peu de gauche, un peu féministes, et très déterminées. Elles aiment le risque et n’ont pas peur du feu. Pas assez. Ceci étant, je ne les construis pas de cette manière avec la volonté délibérée de « contourner les stéréotypes », mais parce qu’elle me plaisent ainsi. Si je crée un nouveau type d’héroïnes que les habituelles accompagnatrices de héros, ou les blondes à gros nichons et cervelle d’huître, tant mieux.

    FB : Quelles sont vos sources de documentation pour des albums tels que Tchernobyl mon amour ?

    Chantal Montellier : Multiples ! D’abord le livre énorme et très complet de Vladimir Tcherkoff, Le crime de Tchernobyl, et aussi celui, bouleversant et terrifiant de Svetlana Alexievitch, La supplication. Ensuite, Internet, où l’on trouve énormément de choses sur le sujet.

    FB : Recherchez-vous une réaction particulière chez votre lecteur ? (révolte, engagement…).

    Chantal Montellier : Je cherche surtout à l’intéresser suffisamment pour qu’il ne referme pas l’album avant de l’avoir fini, et à ce qu’il en ressorte un peu plus conscient, plus informé et plus armé. « Voir c’est savoir » parait-il, je pense que la BD peut y aider. À ce sujet, je vous conseille la lecture du livre passionnant de Georges Didi-Huberman, Quand les images prennent position, aux éditions de Minuit. Voici quelques lignes de la quatrième de couverture : « Dans un monde où les images prolifèrent en tous sens et où leurs valeurs d’usage nous laissent si souvent désorientés, entre la propagande vulgaire et l’ésotérisme le plus inapprochable, entre une fonction d’écran et la possibilité de déchirer cet écran, il semble nécessaire de revisiter certaines pratiques où l’acte d’image a véritablement pu rimer avec l’activité critique et le travail de la pensée. On voudrait s’interroger, en somme, sur les conditions d’une possible politique de l’imagination. »

    FB : Le support en lui-même apporte t-il une nouvelle légitimité à l’auteur ? Le fait de passer d’une publication dans un magazine à la publication d’un album permet-il de s’affirmer en tant qu’auteur ?

    Chantal Montellier : La durée de vie n’est pas la même (ceci étant dit, la disparition des supports presse pour la BD est une perte de visibilité et un manque à gagner assez considérable). Ma signature était davantage présente et visible quand je publiais régulièrement dans la presse. La durée de vie d’un album en librairie est terriblement courte ! Mais le statut d’auteur est tout de même plus porté par le livre que par la publication dans un journal, ça me semble évident.

    FB : Votre statut de femme a t-il rendu plus difficile l’entrée dans le monde de la bande dessinée dans les années 1970, quand vous avez commencé, ou cela a t-il offert au contraire une ouverture plus grande ?

    Chantal Montellier : Être une femme dans ce milieu, qui était jusqu’à peu très masculin, n’était pas quelque chose de simple, mais j’ai démarré dans la bande dessinée par le biais d’un journal de femmes “Ah ! Nana”, ce qui m’a un petit peu aidé. À partir du moment où Ah ! Nana a disparu, je me suis retrouvée dans une presse et un système éditorial qui étaient complètement masculins. Des problèmes ont commencé à surgir... Le machisme, le sexisme n’étaient pas absents ! De plus, j’étais très décalée du fait du contenu de mon travail, et de ma personnalité. Je ne dirais pas que je n’étais pas à ma place, parce qu’il n’y a pas de raison que des gens comme moi ne puissent pas faire aussi de la création bande dessinée, mais, oui, j’étais très très décalée et je le suis toujours. Il faut dire que pour moi, la BD était une arme politique surtout. Le moyen d’exprimer une colère, une souffrance.

    FB : Et est-ce que la bande dessinée d’auteur ne permet pas justement, à des personnalités un petit peu « marginales » de s’affirmer de manière plus évidente, ou en tous cas d’obtenir la reconnaissance d’un public différent ?

    Chantal Montellier : Si. Je crois que mon public n’est pas le public lambda de la BD commerciale. Comme auteur, je suis « née » en 1968, mon public aussi. Nous sommes en 2009 et entre temps il s’est passé beaucoup de choses... pas mal d’échecs, de déceptions, de trahisons ont entraîné une certaine forme de dépolitisation. Quand j’ai commencé, la politisation était forte, y compris chez les jeunes. Aujourd’hui, 80% ne se sont pas déplacés pour aller voter aux dernières élections pour les européennes. La vie démocratique est à terre et j’ai peur que ceux qui la ramassent ne soient pas, au final, des gens très sympathiques.

    FB : Le personnage d’Angela Parker, dans Wonder City, était représenté chauve dans l’édition des Humanoïdes Associés, alors qu’il a des cheveux dans la réédition de Vertige Graphic. Est-ce un choix de votre part ou une demande de l’éditeur ? Qu’est-ce qui a déterminé ce changement ?

    Chantal Montellier : Le personnage d’Angela Parker m’a été inspiré (crane rasé compris) par celui de THX 1138, un film culte des années 1970, signé George Lucas : au 25e siècle, il est interdit de ressentir. Sous l’oeil de robots policiers, les humains, drogués, travaillent à la chaîne, construisant leurs propres gardiens ! Sous l’impulsion de sa compagne LUH 3417, THX 1138 cesse de prendre ses pilules et découvre un monde de sensations, puis accepte de fuir avec elle... Je me suis rendue compte après coup que la femme chauve entretenait tout un réseau de fantasmes masculins plus ou moins agréables... Donc, j’ai corrigé.

    FB : Entre l’édition des Humanoïdes Associés et celle de Vertige Graphic, la palette des couleurs a également été simplifiée, est-ce aussi une décision de votre part, à quel effet ?

    Chantal Montellier : Non, j’ai du faire là une concession à la maison d’édition.

    FB : Peut-on voir dans certains de vos personnages une proximité autobiographique avec vous, et votre personnalité ?

    Chantal Montellier : Certains, oui... Plus ou moins. On m’a par exemple identifiée à Odile et les crocodiles et j’ai parfois du expliquer que je n’avais pas subi de viol dans un parking, (je n’ai ni permis ni voiture), ni ailleurs. Que je ne squattais pas un immeuble à l’abandon, et que je ne chassais pas les crocodiles après minuit, mais dormais (je suis une couche tôt). Il est vrai que comme j’ai tendance a beaucoup m’investir dans mes personnages de papier, ont peut prendre la fiction pour la réalité. C’est à cette occasion que j’ai compris que la création bande dessinée présentait quelques risques d’autant plus sérieux que le lectorat n’est pas toujours d’une très grande maturité intellectuelle, car encore très jeune. Je me sens, heureusement pour moi, plus proche de Julie Bristol et de Chris Winckler que d’Odile... Plus proche d’elles que du personnage des Rêves du fou. Prêter sa voix aux victimes de la société et de l’histoire, aux vaincus, c’est aussi se mettre en danger tant il est vrai que comme disait mon analyste : « dire l’horreur c’est risquer de devenir cette horreur aux yeux des autres », a fortiori quand on la représente avec trop d’exactitude.

    FB : Dans quelle mesure, par exemple, la description du monde du journalisme, à travers le personnage de Chris Winckler, reflète-t-elle vos propres expériences professionnelles ?

    Chantal Montellier : J’ai fait du dessin de presse pendant presque trente ans, avec des hauts et des bas... L’actualité m’intéresse et je vis avec un homme, qui entre autres activités, est journaliste.

    FB : Comprenez-vous en un sens le rapprochement que nous faisons dans ce travail entre votre oeuvre et celles de Claire Bretécher et de Marjane Satrapi ?

    Chantal Montellier : Je comprends que vous choisissiez trois auteurs femmes dont la production n’est pas passée inaperçue. Mais les personnalités de ces trois femmes sont à des années lumière de distance. Ce qui pour une « étude comparative » peut présenter un véritable intérêt. Surtout si l’on prend en considération certains aspects sociaux et politiques... Pour ce qui est du phénomène Satrapi, je suis assez perplexe et m’interroge un peu sur l’authenticité de la démarche et sur le rôle tenu par David B. dans la création graphique...

    FB : De Claire Bretécher à Marjane Satrapi, pensez-vous que la situation des femmes auteurs de bande dessinée ait beaucoup évolué ?

    Chantal Montellier : Oui et non. Davantage de femmes sont publiées, mais dans quelles conditions et avec quel projet éditorial derrière ? Ont-elles la possibilité de faire « carrière » ou juste un « one shot » en surfant sur les modes du moment ? Sont-elles prises au sérieux comme artistes par leurs éditeurs ou seulement exploitées le temps d’un album ou deux, coïncidant avec ce qui est dans l’air, et avec les jeux mimétiques des post adolescents ? « Trois petits tours et puis s’en vont ! A la suivante ! » Le Molloch de l’édition a un très gros appétit et le menu fretin abonde. Cette année chaque membre d’Artémisia a reçu une vingtaine d’albums, plus ceux que chacune s’est procurée de son côté. Il me semble qu’il y a une sorte d’effondrement au niveau de la maîtrise de la « science » du dessin, de ses exigences et aussi de la culture de l’image, narrative ou non. Beaucoup de ces dessins sont au premier degré et d’une grande maladresse, pas forcément volontaire. Actuellement, les Séraphine de Senlis sont à l’évidence bien plus nombreuses dans le 9e art que les Nicole Claveloux, Johanna Schipper, Estelle Meyrand, voire Mathilde Arnaud (alias Tanxxx), qui ont toutes une certaine maîtrise de leur art. Alors, après l’art brut, la bd primitive ? Ceci étant je déteste l’académisme et j’aime bien des dessinateurs comme Chester Gould, Got, George Herriman, Sempé ou Reiser, mais leurs dessins à tous étaient très élaborés, travaillés.

    FB : Pensez-vous que les auteurs féminins sont plus susceptibles de s’intéresser à la bande dessinée d’auteur de par les thèmes plus intimistes ou engagés, les univers plus personnels qui sont susceptibles de s’y développer ? Ou la catégorie des auteurs féminins reflète-t-elle plus ou moins les mêmes goûts, les mêmes ambitions que ceux des auteurs masculins de bande dessinée, pour l’héroic-fantasy par exemple ?

    Chantal Montellier : J’avoue avoir été légèrement déçue par ce que j’ai pu voir pendant ces deux années d’existence du prix Artémisia, par la bande dessinée féminine. Même s’il y a eu quelques belles découvertes et heureuses surprises, comme Estelle Meyrand (Scrooge chez Delcourt). Outre que la transmission d’une génération de dessinatrices à l’autre ne se fait guère, à l’exception d’Anne Rouquette citant graphiquement Claveloux dans son dernier album, le côté nombriliste qui prédomine constitue un repli sur le premier cercle, la famille, l’organique, le giron naturel. Le rapport mère-fille, souvent représenté, n’est que rarement mis en perspective dans la scène plus large de la société et de ses moeurs, rapports de force et de domination. La politique, elle, s’absente quasi totalement. Donc, en gros, plus de femmes s’expriment et sont publiées, mais pour mieux revenir à ce qui est depuis toujours considéré comme leur territoire assigné : la maison, l’intime. En cela, la bande dessinée féminine actuelle participe, volontairement ou pas, à un retour à « l’ordre », et pas que symbolique. Ce que j’entends au delà de toutes ces paroles et images féminines et des phylactères qui les enserrent, c’est la voix du patriarcat et des ses normes qui nous dit : « Occupez-vous donc de vos fesses ! ».

    FB : La difficulté des femmes à s’imposer dans l’univers très masculin de la bande dessinée relève t-elle selon vous des thèmes atypiques qu’elles souhaitent aborder, ou d’une discrimination sociale et culturelle telle qu’on la retrouve plus généralement dans la société française ?

    Chantal Montellier : Leurs thèmes ne sont pas nécessairement « atypiques », le rapport mèrefille par exemple, tellement présent dans leurs livraisons de 2007-2009, n’est pas une incongruité, un exotisme, ou une question marginale. Je crois plutôt que c’est l’imaginaire et les représentations qui s’y déploient qui peuvent rebuter certains lecteurs masculins ? Il y a aussi une question de force, de puissance et d’impact de l’expression, des images. Les femmes me semblent, hélas, encore bien timides et maladroites à ce niveau mais c’est en forgent que l’on devient forgeron ! Pour ce qui est de la discrimination sociale et culturelle, je crois qu’elle est à l’oeuvre d’autant plus efficacement qu’elle avance de manière souvent souterraine et inconsciente. Les dessinatrices intériorisent cette domination et la symbolisent à leur manière, parfois en reprenant à leur compte des constantes de l’imaginaire masculin le plus machiste (cf. les personnages féminins d’une Annie Goetzinger , très inspirés par le phallocrate Georges Pichard, par exemple). Les femmes sont rarement valorisées dans ces représentations et cela d’autant plus que la bande dessinée relève encore d’un artisanat populaire. La femme y est encore bien davantage que dans les milieux « favorisés » le prolétaire de l’homme, quand elle ne tombe pas sous les coups d’un conjoint violent comme les statistiques d’un rapport récent d’Amnesty International nous en informent. Une femme tous les trois jours meurent sous les coups de son compagnon, ce qui est tout de même un peu effrayant. Les mass médias n’ y font guère d’échos. Silence, on tue ! Quand aux séries policières télévisuelles (Nestor Burma, Boulevard du Palais, etc...), les femmes en sont à peu près systématiquement les victimes : c’est toujours elles qu’on assassine, généralement de façon sadique et en les ayant violées avant ou après leur mort. Elles sont données en pâture aux téléspectateurs et nombre d’entre eux s’en délectent. Une façon de gérer les instincts sadiques et criminels de nos contemporains aux détriments des contemporaines ? (Le succès phénoménal de Millénium repose sur les mêmes ingrédients). On trouve peu d’écho à ces graves questions dans la production de bandes dessinées féminines, quant aux dessinatrices et scénaristes femmes elles sont plus volontiers conviées à se produire dans des « maisons closes » de papier lors du festival d’Angoulême, qu’à s’exprimer collectivement sur ce sujet brûlant et fort dérangeant.

    FB : La naissance de la bande dessinée d’auteur et l’apparition de femmes auteurs de bandes dessinées ont-elles joué selon vous un rôle important dans la lutte féministe engagée depuis la fin des années 1960, en France notamment ?

    Chantal Montellier : Non, je pense que la majorité des féministes sont passées à côté et n’ont pas compris les enjeux à ce niveau. Les imaginaires se cuisinent dans la grande marmite de la bande dessinée dont les ventes sont spectaculaires, et il en sort surtout la reproduction des mêmes fantasmes masculins du moment, cela sans que les féministes en soient conscientes. Enfin, il me semble. Les mêmes qui manifestent et se battent bec et ongles pour la « cause des femmes » offrent à leurs enfants des bandes dessinées d’un machisme et d’un sexisme effarants sans même s’en rendre compte, sans en avoir conscience. Il y a une sorte d’ « euphémisation » à ce niveau. C’est de la bande dessinée donc c’est inoffensif et rigolo. C’est pour de rire !

    FB : Souhaitez-vous évoquer quelques uns de vos engagements ?

    Chantal Montellier : Pas vraiment. Juste une chose à titre d’information : j’ai travaillé entre 1975 et 1995 pour une presse dite engagée, j’avais le choix entre 5 ou 6 supports, mais hélas, les journaux qui me publiaient sont morts ou ont été vendus à des banquiers et des marchands de canons. Côté presse, il ne me reste pas un millimètre carré, récemment seulement : Cassandre.



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    5 septembre 2012

    Chantal Montellier retrace la vie de Christine Brisset à partir du film de Marie-José Jaubert

    Couverture provisoire du nouvel album de Chantal Montellier à paraître en janvier chez Actes Sud l’an II.

    Portrait de Christine Brisset, militante exceptionnelle qui devient la "passionaria des pauvres", en prenant la tête d’une petite armée de volontaires (étudiants, ouvriers et femmes du monde...) qu’elle transforme en squatters. Elle fonde l’association des "Castors angevins" puis se fait conductrice de logements sociaux, d’écoles, de centres commerciaux, d’un cinéma et même d’une église. Cette héroïne des "Actualités françaises" est poursuivie et condamnée quarante-neuf fois par le tribunal correctionnel.



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    26 mai 2012

    Nouvelle parution

    Femmes d’exception

    Genre : Mémoires et témoignages

    Année de parution : 10-05-2012

    Nombre de pages : 240p

    Depuis trois ans, Célyne Baÿt-Darcourt reçoit des « femmes d’exception » le dimanche matin sur France Info. À son micro, elles se sont livrées à des confidences, ont eu des fous rires ou retenu des pleurs. Toutes nous expliquent comment elles sont allées au bout de leur rêve et de leur combat. Célèbres ou anonymes, ces femmes racontent leur parcours, leurs passions, leurs envies, leurs douleurs aussi parfois.

    Qu’elles soient sportives, femmes d’affaires, artistes ou chercheuses, elles ont en commun d’être des battantes.

    Dans ces entretiens ici réunis, on découvre des femmes exceptionnelles à plus d’un titre, qui nous invitent à les suivre.

    Un livre tonique et optimiste ou l’on retrouve : Florence Arthaud, Sophie Audouin-Mamikonian, Natalia Baleato, Marie-Christine Barrault, Djemila Benhabib, Elodie Bernard, Sabine Bernet, Dorine Bourneton, Florence de Comborcière, Johanna Dray, Régine Frydman, Stéphanie Fugain, Xu Ge Fei, Mary Genty, Benoîte Groult, Claudie Haigneré, Mémona Hintermann, Jenny Huppocrate-Fixy, Judith Magre, Chantal Montellier, Chantal Paoli-Texier, Martine Saada, Lise de la Salle, Marie-Laure Viébel.



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    20 mai 2012

    Des nouvelles de Fukushima

    De nombreux sites et blogs sur Internet diffusent des nouvelles inquiétantes concernant Fukushima. Pour vous donner un aperçu, la lecture de cet article, publié par Agora Vox, est intéressante. A la fin de l’article, différentes sources sont citées, qui permettent d’en savoir plus.

    Il me semble essentiel, plus d’un an après l’événement, de ne pas oublier les conséquences que nous commençons déjà à subir, sans en être réellement conscients.

    Bonnes lectures...



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    13 mai 2012

    Judith et Holopherne version XXIème siècle

    Réinterprétation contemporaine par Chantal Montellier de la célèbre toile d’Artémisia Gentileschi, Judith décapitant Holopherne (1612-1613), actuellement exposée au musée Maillol à Paris.



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    2 avril 2012

    "L’insurrection lyrique"

    Annie Le Brun et Victor Hugo en appellent à « l’insurrection lyrique ».

    Vers la fin du 20e siècle s’est passée cette drôle de chose : la société a commencé à s’enliser dans un conformisme étouffant et une ornière de vacuité intellectuelle. Depuis, nous sommes comme plaqués au sol dans un monde étriqué, sans rêves et sans élan, où nous prenons les moyens (techniques notamment) pour la fin, et où « l’idée de culture réduite à l’état de chiffon sert à éponger les incontinentes manifestations de la plus indigente esthétique du quotidien ».

    Ce constat, Annie Le Brun l’a fait dès 1988 dans un essai, Appel d’air, qui reparaît aujourd’hui chez Verdier. Le livre n’a hélas pas pris une ride. Les choses se seraient plutôt aggravées. L’auteur, femme à l’écriture précise et tranchante, a poursuivi cet implacable état des lieux à travers d’autres ouvrages. Dans Du trop de réalité (Stock, 2000), celle qui a participé aux dernières années du mouvement surréaliste, entre 1963 et 1969, écrivait : « Le rêve a purement et simplement disparu de notre horizon [...]. C’est là un des plus graves manques de la fin du millénaire qui, à mes yeux, tient de la catastrophe. » Puis elle ajoutait : « Le temps est à se souvenir de ce qu’avançait Victor Hugo en 1863 : "Comme on fait son rêve, on fait sa vie". »



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    20 mars 2012

    Echange de l’être

    Philipp Geissler Alençon, le 17 mars 2012

    Madame,

    J’ai bien regretté de ne pas avoir pu vous rencontrer au dernier festival d’Angoulême.

    En effet, même si je suis tombé dans la marmite de la Bande Dessinée, enfant, il y a 45 ans, en rencontrant des héros plus « main stream » que les vôtres, à savoir asterix et tintin (ou plus précisément obelix et le capitaine h) , vos livres m’accompagnent depuis de longues années, et me rappellent qu’il n’y a pas de vie vraie sans révolte radicale contre ce qui dans l’ordre établi mène à la mort. Pas tant la mort physique, élément inévitable de la condition humaine (& animale) mais la mort psychique, la robotisation, l’aliénation, la soumission, l’esclavage, la non pensée, le non désir, le non amour. Et surtout que la forme de cette révolte est tout aussi important eque le fond : En effet l’ "inquiétante étrangeté" de votre dessin, et de la composition de vos planches,votre liberté, participent de façon centrale à la remise en question de la « norme » imbécile qui si souvent nous emprisonne.

    Ce n’est pas par hasard, que parmi la dizaine d’ouvrages de votre main, que j’ai pu trouver au cours de mes fouilles dans les bacs des marchands d’occasion, me viennent à l’esprit en premier les « rêves du fou », paru chez futuropolis en 1981 (ah, nos illusions du mois de mai…), et que j’ai dû découvrir peu après (ou avant ?) de m’orienter vers le métier de “psy”...

    Je feuillète à l’instant votre « sorcières, mes sœurs » ; et tombe, évidemment, sur camille claudel, 30 ans d’ »asile ». Certes j’ai un faible pour les sorcières ; quand elle était petite, j’ai assuré à ma fille que je pourrais lui trouver une place d’apprentie auprès d’une authentique praticienne de la magie. Plus tard j’ai fait le même coup à ma petite fille, fille de ma fille. Mais j’aime aussi le diable, leur associé au sabbat ; d’ailleurs n’est-il pas adorable, ce bouc rouge sur la page en titre de votre bouquin ? Bien plus sympathique toujours que les curés bleutés du fond.

    Une autre raison qui m’a fait devenir un de vos fidèles est mon questionnement douloureux en ce qui concerne les relations entre hommes et femmes, et la violence réelle et symbolique faite aux femmes. Leur infériorisation. Autrement dit la peur que nous autres mâles avons de vous, mais aussi le plaisir difficilement contrôlable qui consiste à soumettre l’autre. Sans oublier cet autre plaisir, celui d’être soumis(e)…

    La liberté semble décidément quelque chose que l’humain a un grand mal à supporter, à « gérer », à apprendre..

    A ce propos, je viens de relire V pour Vendetta d’Alan Moore et David Lloyd, et je reste émerveillé de la profondeur des réflexions, que j’y découvre sur ces thèmes, tant de la liberté, que de la destructivité, et enfin en ce qui concerne les hommes et les femmes. J’étais retombé dedans, après avoir vu l’usage que font de nos jours du masque de guy fawkes les « anonymous ». Rien que l’utilisation de ce masque dans la BD est une trouvaille géniale, je trouve.

    Sur ce genre de sujet et bien d’autres j’aurais aimé bavarder avec vous fin janvier dernier au festival. Tout en sachant bien sûr aussi, qu’ une rencontre dans la foule d’un dimanche après-midi ne se serait guère prêtée à de tels échanges approfondis.

    Aussi suis-je reparti sans trop de regret vers Alençon, ou m’attendait mon épouse fidèle, après avoir reçu par Monsieur Groensteen l’assurance, qu’il ne manquerait pas à vous faire parvenir un courrier de ma part.

    Excusez si cette lettre est un peu décousue et incomplète

    J’aime écrire, mais au malgré ma relation avec vous à travers vos œuvres, depuis des décennies, vous restez tout de même pour moi une étrangère, et tout en tenant à vous saluer, et à vous féliciter de ce que vous avec accompli, dans une position de résistante que j’imagine par moment bien solitaire, j’ai quelque peur de vous importuner voire tout simplement d’écrire dans le vide.

    Ce vide que semblent connaitre si bien tant de vos personnages, quasi intersidéral, d’incommunicabilité entre les êtres

    Merci toujours d’avoir ainsi crée des pages inoubliables.

    Merci aussi d’avoir lu les miennes

    A ce propos, je vous joins un texte, plus long, une lettre ouverte à ceux (et celles) qui croient à une vie AVANT la mort, texte que j’ai écrit en décembre dernier, et qui était l‘objet original de ce courrier. En effet, j’essaye de faire circuler ce texte un maximum, espérant pouvoir partager un peu d’espoir avec certains de ses lectrices & lecteurs (y sont également joints quelques extraits de BD de mon cru ; dans une autre vie j’aurais été, je serais, ou je suis ( ?) auteur de BD)

    Cordialement votre

    Phg


    Cher Monsieur,

    Mon éditeur , Monsieur Thierry Groensteen, m’a fait passer votre belle lettre dont je vous remercie.

    Elle n’est pas tombée dans le vide, même si, comme vous l’avez compris, je suis un peu trop seule là ou je suis.

    Feu mon analyste, Madame Eugénie Lemoine-Luccioni me disait : “celui ou celle qui dit l’enfer devient cet enfer pour les autres.”

    Et aussi :
    “l’analyse, la création, libèrent une parole que cette société réemprisonne”.

    Elle disait vrai.
    J’aurais du me taire !
    J’ai cru à l’intelligence humaine.
    J’ai cru à la BD comme outil de libération.
    Deleuze, Foucault, l’anti psychiatrie, et beaucoup d’autres choses m’avaient laissée espérer que l’on pouvait oser aborder certains sujets difficiles, douloureux, par le biais de la création artistique.
    C’était sans compter sur ceux qui nous gardent !
    C’était sans compter sur l’infinie bêtise de l’espèce dite humaine.
    Du troupeau peureux de ceux qui se croient “normaux”.

    La maladie neurologique de ma mère (après un avortement qui s’est mal passé) m’a “initiée” à certaines choses qu’il vaut mieux taire. Comme il vaut mieux taire la souffrance.
    Pour que ceux qui profitent de la situation puisent continuer à “jouir sans entrave”.

    Ma formation artistique, qui m’amène à pratiquer la bande dessinée plus comme une artiste, une plasticienne, m’a aussi joué des tours dans ce milieu et avec ce lectorat sans vraie culture de l’image ou tout est pris au premier degré.

    Mais enfin, j’ai survécue et suis devenue “sage” puisque décidément il n’y a pas d’autres choix que de rentrer dans une case étroite dont rien ne dépasse. - Je pense que mon album sur Marie Curie (“la fée du radium”) devrait rassurer les chiens de garde de tous poils sur mon état de santé mental. - Forme et fond sont très “normalisés” même s’il survit un peu de féminisme, ce terrorisme au féminin !

    Une artiste dans mon genre peut aussi faire du “normatif”, du rassurant, et c’est cela que nos maîtres attendent de nous, n’est-ce pas ? - Et nos (mauvais) maîtres ont gagné. Leurs flics ont gagné. La bêtise a gagné. LEUR NORME abêtissante et castratrice, qui transforme tous les papillons en chenilles, a gagné pour l’instant.

    Alors...

    Cordialement.
    Chantal Montellier Streiff


    Texte de Ph G, joint à la lettre

    LETTRE OUVERTE A TOUS CEUX QUI CROIENT QU’IL Y A UNE VIE AVANT LA MORT Cela fait maintenant plus de 50 ans que je vis sur cette planète. Il parait qu’une des premières phrases que j’ai dit, à trois ans, quand mon père claquait la porte, à faire tomber des morceaux de plâtre du mur, était : « in dieser Welt muss wohl alles kaputt gehen ». En français ça donne à peu près : « tout se casse un jour dans ce monde » .Eh oui, je suis un de ces étrangers qui viennent manger le pain des Français, même que j’ y ai fait trois enfants avec deux épouses françaises , et y travaille, depuis 1983, à Alençon, dans l’Orne, comme « psychiatre », au service du public. La « psyché », en français, ça veut dire l’ « âme », et « iatros » vient du grec « médecin ». Quand j’explique donc à mes patients, que je suis un « médecin de l’âme », il arrive qu’on me prenne pour un curé. Il faut avouer que la réalité quotidienne apparaît à beaucoup comme froide et absurde, « sans foi ni loi », sans valeur ni repère fiable et stable. Du coup des gens cherchent en moi pas simplement le technicien spécialiste, qui les débarrasserait de symptômes psychiatriques gênants, mais aussi un « père », dont ils attendent du réconfort, et des conseils sur comment donner un sens à leur vie. Cette vie « individuelle » de chacun, je n’ai jamais pu la concevoir dissociée, séparée, de son contexte. Nous ne devenons nous-mêmes qu’en relation avec les autres, les parents d’abord, puis la société et l’univers tout entier. Bien avant de choisir mon métier, le Social me paraissait déjà essentiel pour comprendre ce monde. Cette motivation me vient de mes deux parents, qui avaient vécu leur enfance et adolescence dans l’Allemagne Nazie, et qui m’ont appris très jeune, à quel point une société humaine pouvait rapidement se transformer en machine de mort, capable des pires horreurs. Mon adolescence à moi fut marquée par les remises en question, mais aussi les espoirs, des années soixante/soixante-dix. J’y puise, encore aujourd’hui, une foi profonde en deux valeurs essentielles, complémentaires et souvent contraires, l’amour et la liberté, qui me font ces temps-ci passer pour un rêveur naïf auprès de certains. L’une et l’autre sont en effet considérées, par certains « scientifiques », comme de pures illusions. Derrière l’ »amour » ne se cacheraient que des motivations égoïstes déguisées, et nos « choix » seraient tout sauf libres, puisque prédéterminés par notre héritage biologique, ainsi que les conditionnements de notre passé. Face à ce point de vue « post-moderne », que je vis comme cynique, nihiliste et déresponsabilisant, j’affirme, avec Erich FROMM, dont j’ai eu le bonheur de lire à dix-huit ans le petit livre « the art of loving » (l’art d’aimer), paru aux Etats Unis en 1956 : L’amour n’est pas qu’un sentiment, pas plus que la liberté n’est la possibilité de faire n’importe quoi. Mais … … l’être humain est capable d’apprendre à aimer et à devenir libre. Apprendre à aimer signifie essayer de connaître l’autre, que cet autre soit un humain, un chat, un arbre, une science, un art, ou l’univers tout entier, et apporter à cet autre ce dont il a besoin. Rajoutons tout de suite ici, comme vient de le remarquer un de mes fils à la lecture de ce qui précède : l’un des premiers et principaux « autres », que chacun de nous doit apprendre à connaître, dont il doit apprendre à prendre soin, c’est Soi- même. Pas simplement notre reflet dans le miroir, mais aussi nos faces cachées dans l’ombre, nos pulsions, nos « monstres intérieurs », notre « enfant intérieur », nos peurs ; et, au fond de tout cela, notre corps, limité et mortel. Connaissance (et amour) de soi, et des autres, ne peuvent que se développer ensemble. Ce qui nous pousse à cette découverte de l’autre (et donc aussi des « autres à l’intérieur de soi »), c’est à la fois notre curiosité, notre attraction pour l’inconnu, et le besoin que nous avons de cet autre, puisque chacun de nous est incomplet, sujet à la peur du vide existentiel. Donc en effet, l’amour est toujours aussi « égoïste », puisqu’ aimer apporte quelque chose à celui qui aime. Cependant, il existe une différence fondamentale entre une relation d’amour, basée sur un échange, réciproque, entre des êtres qui se respectent, qui savent, qu’au-delà de leurs différences, ils ont tous les deux besoin l’un de l’autre, et une relation d’exploitation, ou l’autre est réduit à l’état d’une chose inerte, que l’on méprise, que l’on traite et utilise comme une machine, et dont on peut tirer profit, sans se préoccuper de ses besoins et désirs, et de ce qu’il peut nous apprendre. Notons que je ne fais pas ici de différence essentielle entre un « autre » humain, animal, végétal, minéral ou même immatériel tel qu’une science ou un art, puisque dans tous les cas il s’agit de savoir, si nous abordons cet autre avec respect, ou avec mépris, autrement dit « d’égal à égal », « à hauteur d’yeux » (comme le disait mon père), ou « de haut en bas », persuadés de notre supériorité. Nous sommes tous capables de l’une et de l’autre, parmi ces deux attitudes fondamentales. A nous de choisir. Apprendre à être libre signifie justement apprendre à choisir, après observation et évaluation, ce que nous voulons faire, et ce que nous ne voulons pas. Quelles relations voulons nous établir, et avec qui, avec quoi ? Mais aussi jusqu’où voulons nous aller, dans ces relations, et jusqu’à quand ? Etre libre signifie pouvoir s’engager, mais aussi pouvoir se désengager. En effet, autant un monde gouverné par la liberté seule, prônant comme idéal l’affirmation de soi d’individus considérés comme totalement « autonomes », indépendants les uns des autres, ne pourrait qu’aboutir à un désert froid et mortifère, autant un monde basé sur l’ « amour » et l’engagement, sans la liberté de dire non, de se désengager et de partir, finirait par devenir une prison totalitaire. Quand, à cinquante ans, j’ai tenté de faire le bilan des décisions les plus importantes de ma vie, qu’elle concernent mes choix professionnels ou personnels, je suis arrivé à la conclusion, que je pouvais considérer chacune de mes orientations comme une erreur, puisqu’elles ont été à l’origine de souffrances, pour moi et pour d’autres, et qu’à chaque choix je me suis logiquement fermé d’autres possibilités, pleines de promesses. Paradoxalement ce constat m’a donné un sentiment de liberté : Certes les conséquences à long terme de nos choix ne sont jamais prévisibles. Mais l’essentiel n’est pas de ne pas faire d’erreurs, il consiste à apprendre d’elles pour ne pas répéter éternellement les mêmes. Chaque vie devient ainsi un chemin compliqué, zigzagant entre différents écueils. Par contre, avoir, dans notre tête et notre coeur, au moment de chaque choix, à chaque instant de notre journée, et de notre vie, un compas, un repère, qui nous indique ce qui est bien, et ce qui est mal, me parait à la fois essentiel, et possible, contrairement à tous les discours actuels, qui prétendent, que nous n’aurions le choix qu’entre une vision « moderne » « réaliste » , sans valeur absolue, ou tout et n’importe quoi serait possible, et des dogmes religieux qui voudraient prescrire ce que nous devons faire, et ainsi nous enfermer dans un nouveau moyen âge . Il y a vingt ans j’ai eu l’occasion d’aller dans des écoles primaires à la rencontre des enfants, très officiellement dans le cadre d’un programme de « prévention des abus sexuels ». Nous étions alors munis d’une vidéocassette intitulée « mon corps c’est mon corps ». L’idée principale, que nous étions censés transmettre, se résumait à : « quand mon corps me dit non, je dis non ». Je me souviendrais toujours de ce petit garçon malin, qui me posait alors la question : « Si dans la cour de récré je tape sur Emilie, mon corps me dit oui ; donc : je continue, n’est- ce pas ? » C’est en réponse à cette question, puis à beaucoup d’autres, posées par d’autres enfants, que j’ai fini par développer une façon simple de définir le Bien et le Mal, m’appuyant une fois de plus, entre autres, sur mon « ami » Erich FROMM (citons ici un autre petit livre de lui : « The Heart of Man », paru en 1964) , mais aussi sur son prédécesseur FREUD. Ces définitions m’ont été fort utiles depuis, tant dans ma vie personnelle, qu’avec mes patients et collègues. Elles pourraient être considérées comme le plus petit dénominateur commun de toutes les religions, mais aussi des diverses approches philosophiques et athées du sens de la vie, et pourraient ainsi constituer des éléments de base de cette « éthique », mot moderne dont beaucoup se réclament, sans toujours savoir très bien à quoi la référer. Alors, comment définir le Bien et le Mal ? A vrai dire, l’essentiel est déjà dit dans les paragraphes précédents. Je pars avec FREUD et FROMM de l’idée qu’il existe en nous (et peut être bien dans toute la matière de cet univers, mais cela mériterait un autre article) deux forces fondamentales, opposées et complémentaires : la pulsion de vie, et la pulsion de mort. Tout ce qui nous pousse à AIMER l’autre et nous- mêmes, donc à nous connaître et à prendre soin de nous, puis ce qui nous pousse à être LIBRE, à choisir, qui et quoi aimer, investir, que faire de notre vie, est du côté de la pulsion de vie, et donc du Bien. Tout le contraire, à savoir haïr, nier, mépriser, TUER l’autre ou soi-même, puis établir avec l’autre (ou soi-même) des relations basées sur la domination, et l’exploitation, que l’on s’y place en position de « maître » ou d’ « esclave », relève de la pulsion de mort, et donc du Mal. J’entends déjà tous ceux qui rigolent, et ne vont pas tarder à me traiter de « bisounours » ou encore « moralisateur primaire ». Ils ne seront d’ailleurs pas seuls : Je me souviens encore bien de telle psychologue disant de notre travail à l’école , que nous « endoctrinions » les pauvres petits, ou de tel autre « évaluateur » diplômé dépêché sur les lieux par l’Education Nationale, qui trouvait « abusif », que nous considérions la domination de l’autre comme quelque chose de mal. Puis il y aura ceux, plus sérieux, qui rétorqueront, que la mort est non seulement inévitable, mais qu’elle devient même un bien, quand, épuisés, nous arrivons à la fin de notre vie. Ce qui est vrai, mais ne contredit pas mes définitions. En effet, durant toute notre vie, la pulsion de mort, si nous apprenons à l’apprivoiser, à l’exprimer de façon symbolisée, et notamment par le jeu et par l’art, peut être un rappel utile de notre mortalité finale, de ce moment, ou, à la fin, la Mort cesse d’être une ennemie, pour devenir celle qui enfin nous accueille, nous prend dans ses bras. Ce qui est Mal, c’est ce qui nous POUSSE à la mort, nous y presse, nous y précipite, nous fait fuir la vie et ses complications. Les suicidaires sont ainsi avant tout des gens trop pressés, pressurisées, par une souffrance morale qui leur devient insupportable, au point qu’ils ne peuvent plus attendre cette fin de vie, qui pourtant nous est à tous garantie. Et quand nous « tuons le temps » à une vitesse de plus en plus étourdissante, ne prenant plus le temps de vivre, de bavarder, de rigoler ; quand nous cherchons à nous remplir de façon frénétique, ou encore quand nous rêvons de ne plus rêver, de devenir des machines, de vivre notre vie dans la répétition, la routine robotique du toujours pareil, nous sommes également sur un chemin de mort. C’est là que fatalement nous revenons vers le Social, ou, si vous voulez, le Psychosocial, je veux parler de … ….notre « monde moderne » Notre société qui se dit « libérale avancée », ou encore « néolibérale », et que nous, dans les années soixante-dix, appelions « capitaliste tardive », est basée fondamentalement sur l’argent, et le pouvoir qu’il donne sur autrui, comme seule « valeur ».Certes on y revendique la « Liberté » comme soi-disante valeur absolue, mais, dénuée de toute responsabilité assumée, et privée de son complémentaire indispensable, l’amour, elle dégénère en « droit de faire n’importe quoi ». Le « bien » et le « mal » tel que je viens de les définir, n’ont pas de place dans ce système de pensée. L’être humain, ainsi que la planète entière, n’y existent qu’en tant que marchandises, choses mortes. On peut déposer des brevets sur notre génome, nous obliger à faire pousser des plantes modifiées, sans graines réutilisables, on peut spéculer sur la nourriture, poussant des millions de gens à la famine, on peut détruire la planète entière, toujours au nom de la croissance obligatoire, ce qui signifie rien de plus que le profit à court terme de quelques-uns. Et dans cet « univers impitoyable » nous sommes censés nous considérer tous les uns les autres comme des concurrents dans un gigantesque « combat pour la survie ».Comme si nous n’étions que des animaux prédateurs les uns vis-à-vis des autres, et que seulement les plus forts, et les plus sans scrupules, donc les plus inhumains, les moins sensibles, les moins vivants, auraient une chance de gagner. Des jeux télévisés tels que « Koh-Lanta », ou « Le Maillon Faible », mais tout autant des consignes pour le management « moderne » des entreprises privées et publiques en disent long à ce sujet. Le Partage ou la Guerre, il faut choisir : Vingt pour-cent de la population mondiale gaspillent actuellement quatre-vingt pour-cent des ressources de notre planète, ressources qui touchent à leur fin. L’équation du vingt et unième siècle est simple : soit nous apprenons à partager équitablement, ce qui signifie que les plus riches (moi y compris) révisent très sérieusement à la baisse leur niveau de dépenses (ce qui ne veut pas dire « niveau de vie », car la richesse d’une vie se compte autrement qu’en objets achetés), soit il faudra tuer environ trois à quatre milliards d’êtres humains. Les horreurs du siècle dernier paraîtront ridicules à côté. On veut nous faire croire que le but de la vie serait de consommer un maximum d’objets dans un minimum de temps. C’est cette caricature mortifère qui reste aujourd’hui du « jouissons sans entraves » de mai 68. Alors qu’à l’époque nous pensions à l’amour libre, dans les prés, ou derrière les barricades, on veut nous vendre à la place des comportements de consommateur « drogué », accroché à sa « came », se remplissant désespérément par tous les trous. S’il y a bien une chose, qui apparait clairement, quand nous tentons d’aider des toxicomanes, c’est que derrière leur « besoin du produit » il y a en fait un grand manque d’amour et de liberté. Sauf que, comme je le disais plus haut, ces deux « choses » ne s’achètent pas, mais s’apprennent, en faisant des efforts, en prenant conscience de nos limites. Le Développement de Relations Humaines Durables Bien sûr nous avons tous besoin d’un minimum matériel : de la bonne nourriture, de jolis vêtements, un toit, de la sécurité, des jeux et autres activités qui donnent un sens à notre quotidien, un accès à l’éducation et à la culture sous toutes ses formes. Mais ce qui nous manque le plus, à nous autres gavés d’objets, ce sont des relations interhumaines fiables, d’égal à égal. C’est ainsi que j’en suis arrivé à dire, que le Développement de Relations Humaines Durables et une des priorités à mettre sur nos drapeaux, le reste du « Développement Durable » n’étant en réalité souvent qu’un nouveau déguisement du « toujours plus », cette fois peint en vert. Le Syndrome d’Auto-Exclusion En effet, parallèlement à l’idéologie consumériste mortifère s’est développé l’idéal d’un individu « autonome », « indépendant », qui n’aurait besoin de personne. Jean FURTOS, un de mes collègues psychiatres, qui à Lyon travaille depuis des années sur ces questions, a décrit cette attitude « moderne » sous le terme de « Syndrome d’Auto-Exclusion », ou encore « Syndrome d’Autisme Social ». Il parle même du « Camps de Concentration portatif » que chacun de nous tend à construire autour de lui. D’autres parlent du « Chacun pour soi, et Dieu contre tous », ou encore de l’ « Atomisation de la Société ». On peut même s’interroger, si le terme de « Société » est encore adapté à cet agglomérat d’individus ne cherchant chacun plus que son propre intérêt, sans égard pour le bien commun. Evidemment je force ici le trait, nous allons voir tout à l’heure que partout dans notre monde des voix et des consciences se lèvent, à l’encontre de cette idéologie de la mort. Mais auparavant, laissez-moi lever tout de suite une ambiguïté, que vient de soulever mon cousin préféré à la lecture de ce qui précède (merci, Joël !) : Non, je ne crois pas à un retour souhaitable vers le « bon vieux temps » : Ni au retour vers l’ « avant - 68 », quand l’ « autorité » du « chef de famille », du »patron », du « professeur » ou encore du « docteur » était « respectée »-en effet je suis heureux d’affirmer, qu’aujourd’hui le respect se doit être réciproque, du « grand au petit », tout comme du « petit vers le grand », et qu’aucune règle ne peut être imposée, sans avoir à être expliquée, justifiée. Ni vers un soi-disant « âge d’or » de la société préindustrielle, ou certes les liens sociaux existaient de façon intense, mais ou du coup aucune liberté individuelle n’était possible, puisque les moindres faits et gestes étaient épiés et jugés. Comme le dit FROMM, le capitalisme à fait sortir l’humanité de l’enfance, avec ses dépendances rigides, il nous a ouverts les portes de la liberté. Nous voilà dans l’adolescence, égocentriques, mais au fond peu surs de nous, nous prenant pour tout-puissants et immortels, tout en jouant avec le suicide, capables en effet de détruire la planète entière. Régresser, redevenir des petits enfants d’un Dieu le Père qui nous dirait ce qu’il faut faire, voire nous enfouir dans les bras d’une Mère Nature, qui nous protègerait contre le mal et le froid du monde, voilà un chemin qui peut paraître tentant, mais au bout duquel nous nous trouverions enfermés dans des régimes totalitaires, régies par des lois sanglantes, telles que la Charia . Non, nous devons au contraire progresser, devenir enfin adultes, libres, conscients et responsables de nos actes, capables chacun d’évaluer ce qui est bon, pour nous et les autres, à un moment donné, et ce qui ne l’est pas. Il ne s’agit pas de retourner au Moyen Age avec ses serfs et seigneurs, mais de dépasser le capitalisme, tout en gardant ce qu’il a apporté de positif. (C’est ça, le tri sélectif !) Quoi de neuf depuis 1993 ? Depuis longtemps je constatais l’évolution des mentalités autour de moi, qui avais connu les années soixante-dix, avec une inquiétude et un pessimisme croissants. Etant de par ma profession particulièrement sensibilisé à la question du suicide, j’avais remarqué, qu’en France, comme dans les autres pays dits « développés », le nombre de personnes qui se donnaient la mort avait constamment augmenté, depuis ces mêmes années soixante-dix. Mais à mon grand étonnement, après un pic maximal atteint en 1993, ce taux de suicide, du moins en France, s’est mis à baisser, tout aussi régulièrement, atteignant en 2008 des chiffres équivalents à 1978 ! Et, tout aussi surprenant, en cette même année 1993, le taux des naissances, également en baisse linéaire depuis vingt ans, s’est mis à croître. Comment expliquer ces inversions de tendance ? Pour ce qui est des suicides, certains spécialistes avançaient certes l’hypothèse d’une efficacité ainsi enfin prouvée des mesures de prévention, mais cela me paraissait insuffisant. Puis dernièrement j’ai eu l’occasion d’assister à une conférence d’Alain EHRENBERG, sociologue au Centre National de Recherches Scientifiques, qui décrivait l’apparition, depuis le début des années 1990, dans la société française, d’une prise de conscience quant aux liens entre le psychique et le social. Nous serions collectivement de plus en plus sensibles à une « souffrance sociale », que nous rencontrons chez les gens dont nous avons à nous occuper, une souffrance liée à des processus de désinsertion, de précarisation, et d’isolement, que ce soit sur le plan familial ou professionnel. Cette prise de conscience a conduit à tout un travail de conceptualisation du Psychosocial, initié notamment par Jean FURTOS, à Lyon, avec la création, en 1993, de l’Observatoire National des pratiques en Santé Mentale et Précarité. EHRENBERG décrit cette nouvelle façon de considérer notre travail, en réseau, en tenant compte de la société, dans laquelle nous nous trouvons insérés, comme une véritable institution nouvelle, un nouveau paradigme. Nous rompons ainsi avec l’approche purement individuelle de la souffrance psychique, qui a longtemps dominé la psychiatrie, que ce soit dans la psychanalyse, ou encore les thérapies cognitives et comportementales. D’autre part j’ai pu rencontrer Axel KAHN, généticien, membre du Comité consultatif national d’éthique français, qui pour un livre paru en 2000, se voulant « un plaidoyer pour un humanisme moderne », choisit comme titre une exclamation faite par un des participants à la grande grève de 1995 (contre la réforme des systèmes de santé et de la SNCF, mais plus généralement contre le mépris de l’humain, dans une société gouvernée par la seule « rentabilité ») : « ET L’HOMME DANS TOUT CA ? » La Précarité Positive Enfin, en octobre dernier, j’ai eu la chance et le plaisir de participer, à Lyon au premier « Congrès des Cinq Continents, sur les Conséquences Psychosociales de la Mondialisation ». Invités par Jean FURTOS cité plus haut , plusieurs centaines de chercheurs, et femmes et hommes de terrain, des domaines sociaux et psychiatriques, d’Amérique du Nord et du Sud, d’Afrique et d’Asie, d’Australie et d’Europe, y ont échangé leurs points de vues et expériences, riches et variées ; une autre approche de notre travail, plus égalitaire, plus collective, « communautaire » se développe, au Canada et au Rwanda, au Brésil comme en Chine. Outre l’accent mis une nouvelle fois sur la toxicité dangereuse du « Syndrome d’Auto-Exclusion » exposé plus haut, j’en retiens une autre notion, tout aussi importante : celle de la « précarité saine, positive » : FURTOS, par ce terme, nous invite à prendre conscience du fait, que nous sommes tous précaires, que nous avons tous besoin les uns des autres. Contrairement à l’idéologie, qui se veut dominante, de l’ « autonomie individuelle absolue », comme un idéal à atteindre. Puisque nous sommes tous incomplets et fragiles, « menacés de disparition soudaine », comme l’expliquait le serpent au Petit Prince. Puisque nous sommes vivants, et donc mortels. En conclusion, ce congrès a publié une « Déclaration de Lyon », interpellant les décideurs de cette planète sur ce qui devrait être fait pour endiguer les effets néfastes de cette mondialisation, tout en en développant les bienfaits. La déclaration, intitulée : « QUAND LA MONDIALISATION NOUS REND FOU. POUR UNE ECOLOGIE DU LIEN SOCIAL » peut être trouvée aisément sur le net, et je vous en recommande la lecture. Prises de conscience de travailleurs sociaux et sanitaires ; mouvements sociaux d’envergure dans de nombreux pays, des « altermondialistes » et « zapatistes » aux « indignés », en passant par les « écologistes » ; idées bien souvent concordantes dans de nombreuses publications contestataires, qu’elles soient confidentielles comme la « Décroissance », ou de véritables « institutions » comme « Charlie Hebdo » (hebdomadaire qui, mort pendant les années 80, les années « fric », est re-né de ses cendres en 1992 justement) ; succès surprise du film « Intouchables », une comédie narrant la rencontre entre une « racaille » noire, et un aristocrate tétraplégique… (Je cite ici pèle mêle ce qui me vient à l’esprit, et laisse à chacun de vous le soin de chercher, quels autres indices encourageants vous pourriez trouver, au cours des vingt dernières années) … ….se pourrait- il que nous soyons bien plus nombreux, que nous le croyons, à en avoir marre, qu’on nous gave comme des oies, d’objets de plus en plus inutiles, et d’une idéologie de plus en plus dangereuse, faisant de nous les ennemis les uns des autres ? Se pourrait- il que la baisse des suicides, l’augmentation des naissances, ainsi que tous ces mouvements et pensées cités plus haut, qui se développent depuis 1993, soient l’expression d’une remontée progressive de la pulsion de vie dans notre monde, d’une envie de vivre croissante, malgré et contre tout ce qui nous étouffe et désespère ? Serions-nous à l’aube d’un nouveau « Mai 68 », qui, si l’on quitte les lunettes purement françaises, fut un point culminant de révolte et d’envie de vivre, traversant le monde entier, durant plusieurs années ? Certes nous sommes dispersés, atomisés, et certes, nous passons beaucoup de temps à nous disputer entre nous sur ce qui nous sépare, au lieu de nous soutenir dans ce qui nous unit. Cela aussi est une belle illustration du syndrome d’auto-exclusion, de l’affrontement des égos, auquel l’idéologie dominante nous encourage. Mais sommes-nous vraiment incapables de dépasser ces murs qui nous séparent ? Résistons ! Prouvons-nous que nous existons ! Regardons autour de nous : Nous sommes nombreux à ne pas encore être ni des morts- vivants, ni des robots. Apprenons à aimer cette vie, précaire, qui est la nôtre, et à être libres, à dire NON à tout ce qui menace la vie sur cette planète, que ce soit autour de nous, ou en nous-mêmes. Entrons en contact, localement et globalement, avec tous ceux qui ont envie comme nous de vivre sur cette planète simplement, ensemble, et créons un réseau, des réseaux, de relations humaines durables. . Entrons en résistance contre un soi-disant ordre mondial, soi-disant naturel, basé sur la loi du plus fort, soi-disant sans alternative possible. Ce qui nous rend vivants, ce qui nous définit en tant qu’êtres humains, chacun unique et digne d’amour, ce n’est pas ce que nous achetons, mais ce que nous faisons, ce que nous apprenons et choisissons de faire. C’est pour cela que la « société de consommation », société de « drogués accrochés à leur came », nous rend malade, nous pousse à la mort. Alors réinventons la vie, ensemble. Une vie avant la mort, c’est possible. Si nous le voulons. Ph Geissler Alençon 8 décembre 2011 philippgeissler@aol.com



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    9 février 2012

    "La lionne", le dernier album de Laureline Mattiussi

    Vu à Angoulême, cet album est superbe.

    Puissant, sexy, imaginatif, libre !

    Vous pouvez lire dès maintenant une première chronique, publiée sur planetebd.com, en espérant qu’elle vous donne encore plus envie de lire !



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    28 janvier 2012

    Nicole Claveloux, "en toute innocence"

    En même temps que je récupérais le texte du “manifeste” des dessinatrices publié par le Monde en 1985, pour le poster sur ce site, je me suis souvenue des attaques de l’époque. Nous étions notamment traitées de mères-la-pudeurs et de censeurs (mot qui n’a pas de féminin). Si mes dessins sont dans l’ensemble assez pudiques, la sexualité est loin d’y être tabou. Quand à Nicole Claveloux qui cosignait notre petit brulot, la partie érotique de son œuvre est loin d’être timide. Et voici une interview (pas très récente) fort intéressante de la dame. CM

    Nicole Claveloux “en toute innocence”. une interview exclusive Publié le 13 octobre 2008 dans Interview, Zolies images

    J’avais espéré interviewer Nicole Claveloux à la suite de mon billet sur son dernier livre et c’est chose faite grâce à la magie de l’Internet. Je me suis particulièrement intéressé à son oeuvre érotique récente mais vous pouvez trouver une interview plus générale sur son travail dans « La revue des livres pour enfants » (BNF) de septembre 2008 (commande ici). Les dessins choisis ici issus de « la Belle et la Bête » version érotique sont volontairement « soft ».

    Les deux derniers ouvrages que vous avez illustrés sont érotiques. Est-ce une coïncidence ou un désir de vous orienter vers ce genre ?

    Nicole Claveloux – C’est venu comme ça, sans que je prenne une grande décision d’orientation, en fait c’était une envie que j’avais depuis un moment. Je continue d’ailleurs les livres « pour la jeunesse » en même temps ; comme, par exemple, celui qui est paru entre les deux derniers livres érotiques : « Professeur Totem et Docteur Tabou ». Les deux genres se sont mêlés : en 2001, j’ai illustré « La Belle et la Bête » dans le texte original de Mme Leprince de Beaumont (éditions être) et ça m’a donné envie de continuer, reprenant les 2 mêmes personnages et racontant leurs aventures intimes, pour les adultes cette fois.

    jardin d’hiver (la Belle et la Bête en classique) Je ne suis pas la seule à avoir fait ça. Beaucoup d’illustrateurs ont pratiqué plusieurs « genres » en même temps : Fédor Rojankovski qui avait dessiné pour les « Père Castor » de mon enfance et René Giffey que je voyais dans les albums « Fillette », sont tous les deux très connus des bibliophiles amateurs de cochoncetés !

    Chacun des livres est cosigné par une personne qui se cache derrière un pseudonyme (le Marquis de Carabas et Maurice Lerouge)) et qui écrit les textes. Est-ce que ces personnes existent réellement ?

    NC – Le Marquis de Carabas ainsi que Marcel Lerouge sont une seule et même personne masquée derrière ces pseudonymes, l’un emprunté au « Chat botté » de Charles Perrault, que tout le monde connaît, et l’autre parodiant le nom d’un auteur de roman du début du XXe siècle, aisément reconnaissable… Ensemble, nous travaillons à l’envers, c’est-à-dire que je dessine des scènes, d’après des idées plus ou moins floues, et lorsque j’en ai accumulé un certain nombre, je refile le tout à cet auteur mystérieux ; il classe alors les images, construit une histoire et écrit ses textes pour « illustrer » mes dessins. Le contraire de ce que je fais habituellement. Et c’est très agréable. Parfois, nous complétons le récit avec quelques dessins supplémentaires qui viennent faire transition entre deux scènes.

    Les deux ouvrages sont très différents dans leur approche. Le premier part d’un texte connu dont l’interprétation sexuelle est assez évidente et qui se prête bien à une œuvre érotique, le second joue autour du personnage d’Arsène Lupin, personnage pas vraiment connu pour inspirer les érotomanes. D’où est venue l’idée de ces choix ?

    NC – L’érotisme de la Belle et la Bête va effectivement de soi… Quant au deuxième album, les « Confessions », je voulais montrer un Paris fantasmé, nocturne, ancien, labyrinthique, plein de passages secrets, de demeures dédalesques, de rendez-vous occultes, de souterrains, d’alcôves, de passages couverts et de vestibules… décor qui est, pour moi, plus érotique qu’un parking en sous-sol ou un supermarché.

    voyeur de vampire Le personnage du « monte-en-l’air » s’inspire d’un de ces héros de feuilletons fin XIXe – début XXe siècle que je trouve assez séduisants. J’ai toujours bien aimé l’image archiconnue de Fantômas en habit de soirée au-dessus de Paris (première version, sans la cagoule), et toutes les affiches et couvertures de romans avec des héroïnes à la Irma Vep et des héros en gibus, cape et smoking, éclairés de manière théâtrale. Ces personnages ne sont pas toujours très érotiques, trop malfaisants (quoique !), trop occupés à des vengeances (« Zigomar, maître de l’invisible ») ou trop austères (Harry Dickson) ou nobles bienfaiteurs dénués de pulsions (le Rodolphe des « Mystères de Paris ») ; par contre, je ne suis pas de votre avis, Arsène Lupin devrait inspirer les érotomanes ! Il séduit une femme dans chaque histoire, échange la solution de plusieurs mystères contre la promesse de coucher avec lui (« Les huit coups de l’horloge »), etc., … Maurice Leblanc voulait mettre un peu plus d’érotisme dans ses récits, mais son éditeur refusait, lui rappelant que ça devait être pour un public familial. Il a quand même semé de menues coquineries (à la mode 1910) dans les aventures de son cambrioleur.

    Fantômas, un pied en ville Les « Confessions d’un monte-en-l’air » rendent aussi hommage à Jean Ray et à Harry Dickson dans quelques épisodes, avec « Le club des hommes aigris », « La bande des loups-garous », « Le gang des petites souris » et « La mitrailleuse Murgrave ».

    Les images des deux livres sont franchement pornographiques. C’est un genre qui n’apparaît pas franchement dans vos travaux antérieurs. Il y a des références à la sexualité ou à l’érotisme mais en règle générale, cela jouait ironiquement sur les codes des fantasmes. Ici, ils sont abordés crûment. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour « passer à l’acte » ?

    détail de "Manigances – 1989" Au cours de ces vingt dernières années, j’ai glissé de plus en plus de coquineries dans certains de mes dessins et surtout dans mes tableaux (un site web consacré à ce deuxième aspect de mon travail est actuellement en cours d’élaboration). Quant au passage à des choses beaucoup plus « crues », on va dire que c’est dû à une évolution personnelle. Les envies, les idées arrivent quand elles veulent, ou quand elles peuvent, tôt, tard…. Moi je ne décide pas grand-chose, je réceptionne, c’est tout. J’ai toujours aimé dessiner soit des bonhommes rigolos soit du féerique, j’ai donc longtemps travaillé pour les enfants… mais il y a des époques différentes dans la vie, des moments où l’on est prêt… je ne peux pas être plus précise.

    « Confessions d’un monte-en-en l’air » me paraît plus élaboré que les « Morceaux choisis de la Belle et la Bête » avec un gros travail sur les gris, la profondeur (hem) et surtout l’architecture parisienne. Est-ce que c’est venu comme ça ou il y a-t-il des choix artistiques derrière ?

    NC – Les « Morceaux choisis de la Belle et la Bête » avaient un scénario assez simple : deux héros dans un décor unique, un parc et un château, le tout dans un XVIIIe siècle plus ou moins fantaisiste. Les « Confessions d’un monte-en-l’air » se déroulent dans un monde plus complexe : le héros est amené, au cours de ses aventures, à rencontrer différents personnages, à circuler dans des lieux nouveaux chaque fois… J’avais envie que les aventures polissonnes du « monte-en-l’air » se situent dans des décors recherchés, travaillés ; ce Paris mystérieux plus ou moins imaginaire devait avoir des éclairages crépusculaires ou orageux, des ambiances pluvieuses et venteuses, des perspectives, des maisons imbriquées les unes dans les autres depuis plusieurs siècles, où, heureusement, rien n’est fonctionnel et où le héros peut voltiger de toit en toit, apparaître par des portes cachées et disparaître dans la nuit. J’aime bien les détails, les petits objets, et aussi voir au loin, par la fenêtre ou dans un miroir. Les images sont donc plus fouillées en détails d’architecture, de mobilier, de costumes (1913 environ). Lors de la préparation du livre, en traînant dans Paris, je notais sur un calepin des toits, des portes d’entrée, des balcons et je suis loin d’avoir utilisé tous les docs que j’ai accumulés ( cf mon billet ici http://www.li-an.fr/blog/?p=1786 ). Les « Morceaux choisis de la Belle et la Bête » a été fait plus rapidement, plus spontanément, avec moins de recherche documentaire.

    Un des visiteurs de mon blog m’a demandé si votre travail féministe (Ah ! Nana !, voire Grabote) était compatible avec un travail érotique aussi cru. Personnellement, ça ne me semble pas incohérent mais que pouvez-vous lui répondre ?

    NC – Pour moi non plus, ça ne me semble pas incompatible du tout, à moins de faire rimer féminisme avec puritanisme, ce qui arrive parfois. Le féminisme concerne le social (à l’époque d’ Ah ! Nana, il s’agissait entre autres de « libération sexuelle ») ; mes dessins érotiques, eux, relèvent d’une sphère plus intime, celle de mon imaginaire. Et lorsqu’on publie ses images, elles ne vous appartiennent plus, les gens vont s’en emparer ou au contraire les rejeter. Selon les époques, chacun voit ce qu’il veut dans une image, souvent des choses que l’auteur lui-même n’a pas voulu mettre, donc quels experts vont décider qu’une image est dangereuse ou dégradante et, par conséquent, à interdire ? On trouve à tous les coins de rue des analystes autoproclamés qui savent avec une certitude en béton que la couleur noire est « inquiétante », que la couleur blanche est « morbide » et que telle pose ou attitude est « avilissante » ou « méprisante ». Quand on est dans le domaine de la représentation des fantasmes, tout jugement moral ou social me semble hors de propos puisqu’on est dans un champ imaginaire privé.

    Larson en toute innocence

    logo delle bambine La petite fille de Carl Larsson (1894), qui était à l’origine dans un cadre familial, a inspiré dans les années 1970 le sigle des éditions « Du côté des petites filles » (pour lesquelles j’ai fait trois livres). Aujourd’hui, elle pourrait être taxée d’incitation à la pédophilie ! Je comprends très bien qu’on ne s’intéresse pas du tout, ou pas en permanence, aux histoires et aux images sexuelles ; ça me semble donc correct de ne pas les infliger à tout le monde sur les murs de la ville et les couloirs du métro. À part ça, j’espère qu’aucune censure des images ne va s’imposer, que les caricatures de tout poil seront toujours possibles et la représentation des fantasmes sexuels aussi. Quand au grand prétexte des censeurs : les enfants, les jeunes, et bien il y a des placards qui ferment à clé ! En ce qui me concerne, les histoires et les images sexuelles m’ont toujours intéressée, depuis les époques lointaines où j’étais gamine (et où je n’avais pas grand-chose à me mettre sous la dent) et ça n’a pas cessé depuis. Aujourd’hui, je collectionne avec plaisir des livres et des images érotiques, allant de la « diabolico-foutromanie » de Achille Devéria, en passant par les gravures de Ishibun Sugimoto, Jean-Jacques Lequeu, Eugène le Poitevin, Fameni, Takato Yamamoto, Martin Van Maele, etc., … il y en a des milliers.

    Dans les deux livres, il n’y a pas de fantasme ou de pratique particulièrement mis en avant. C’est plutôt un catalogue des possibilités sexuelles (dans le cas du Monte-en-l’air, c’est encore plus visible avec des références à la zoophilie, à la transsexualité…). Est-ce que c’est une façon de ne pas se dévoiler ?

    parfum d’escrime ( Belle et Bête version érotique ) NC – Je n’ai pas voulu faire un inventaire de tout ce qui se pratique, ce n’était pas un reportage sur les différentes formes de sexualité. Je ne voulais pas non plus être monotone et reproduire page après page la même obsession… bien que j’apprécie cela chez d’autres dessinateurs. En fait, j’ai voulu varier un peu les plaisirs ; certaines scènes ont aussi été suggérées par l’auteur, ce qui introduit un autre imaginaire. Que je ne cherche pas à trop me dévoiler, c’est bien possible ! Zoophilie : le mot conviendrait mieux à « Morceaux choisis de la Belle et la Bête » ! Dans les « Confessions d’un monte-en-l’air », il y a surtout une foule de petits clébards rikiki, dont celui du célèbre Ferlock Bolmès, un secret bien gardé… Ils sont là surtout pour assurer la partie comique plutôt que pour plaire aux zoophiles. Je ne suis pas du tout dans une posture de provocation ou de transgression. Si je choque, j’en suis la première surprise ; j’ai parfois choqué dans l’illustration jeunesse où, pour certains, j’ai une réputation « d’illustratrice qui fait peur aux enfants » !! Je n’ai jamais bien compris pourquoi. J’aime bien représenter des animaux humanisés ou l’inverse, d’abord parce que nous sommes des animaux et puis parce qu’ils sont beaux, la plus part du temps. Mais je reconnais qu’il y a plus attrayant que le phacochère qui valse avec la Belle !

    En règle générale, ce sont les artistes mâles qui ont une espèce de démon de midi et qui se mette à l’érotisme. Je ne connais pas d’autres exemples d’artistes féminins qui révèlent relativement tardivement leur goût de la représentation sexuelle. Est-ce que vous vous considérez comme une pionnière ?

    NC – Je ne suis pas la première ! Je ne connais pas les parcours de tous les illustrateurs (trices) mais, par exemple, Suzanne Ballivet (1904-1985) a commencé par publier des dessins de mode dans les années 20, puis de l’humour, des costumes et des décors de théâtre dans les années 30, puis a fait paraître ses premiers dessins « sensuels » vers ses 40 ans : « Les aventures du roi Pausole » (1945), « Les chansons de Bilitis », « Daphnis et Chloé » (1946), et ce n’est que dans les années 50 qu’elle illustre de façon franchement érotique des livres comme « L’initiation amoureuse » (1951) et surtout « Gamiani ou deux nuits d’excès » d’ Alfred de Musset, dessins ou lithos à la sanguine que je trouve absolument magnifiques.

    Avez-vous d’autres projets en cours ?

    NC – Oui, je prépare un 3ème (et sans doute dernier) livre érotique qui s’appellera quelque chose comme « Les contes de la fève et du gland », et qui est basé sur les contes de fées, les légendes, les mythologies. Les images sont en couleurs, aux crayons de couleur. Il est plus laborieux que le numéro deux (lequel était plus laborieux que le premier !), car il traite de personnages tous différents et dans différents décors : le ciel, l’océan, les villes, la forêt, et différentes époques. Ça boucle la boucle en somme : livre de contes de fées plus livre érotique. C’est le moment de faire une citation, mais je ne la connais pas avec exactitude (donc, pardon en cas d’erreur), Jean Cocteau a dit : « les histoires érotiques sont les contes de fées des grandes personnes ».



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